Nicolas Sarkozy, » artisan invisible  » du rapprochement entre la France et le Rwanda(Enquête AI)

Si l’ancien président français n’a à aucun moment été l’acteur direct de la normalisation finalisée par Emmanuel Macron avec Kigali, il est resté tout au long du processus un observateur avisé et consulté. Très proche du président rwandais, Nicolas Sarkozy était encore à Paris avec Paul Kagame quelques jours avant la venue du chef d’Etat français au Rwanda. 

A Paris pour participer au sommet sur le financement des économies africaines qui se tenait le 18 mai, le président rwandais Paul Kagame a longuement reçu l’ex-chef d’Etat français Nicolas Sarkozy le 19 mai, dans sa suite du palace parisien du Peninsula. A chacun de ses (rares) séjours parisiens, le leader du Front patriotique rwandais (FPR) ne manque jamais de rencontrer l’ancien président français. Le mois dernier, les deux hommes ont longuement évoqué la venue d’Emmanuel Macron à Kigali, programmée quelques jours après la clôture du sommet : le dirigeant français était dans la capitale rwandaise du 27 au 28 mai pour une visite hautement historique.

Nicolas Sarkozy, le pionnier

Lorsqu’il était à la tête de l’Etat français, Nicolas Sarkozy avait posé les premiers jalons de la reprise des relations entre Paris et Kigali. A l’époque, il s’était largement appuyé sur son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner. Ce dernier, fort de son aura humanitaire de cofondateur de Médecins sans frontières (MSF), s’était rendu au pays des milles collines en « éclaireur » en janvier 2008.

En 2010, Nicolas Sarkozy avait été le premier président français à se rendre à Kigali depuis le génocide de 1994 et avait alors reconnu « les erreurs » des autorités françaises de l’époque. Son discours s’était tenu dans l’un des lieux les plus symboliques de la capitale rwandaise : le Mémorial du génocide de Kigali, établi dans le quartier de Gisozi. Par la suite, Nicolas Sarkozy s’était rendu à plusieurs reprises dans ce lieu qui pointe directement le soutien de la France à un régime génocidaire, lors de ses séjours privés au Rwanda.

C’est au même endroit, sépulture de près de 250 000 de victimes du génocide, qu’Emmanuel Macron a prononcé son discours « fondateur » du 27 mai. Si le président français n’a pas directement consulté Nicolas Sarkozy pour préparer sa déclaration et sa visite, les deux hommes ont néanmoins évoqué à plusieurs reprises le dossier rwandais, et ce dès le lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017.

Conversations à 6 000 mètres d’altitude

La première conversation approfondie entre les deux hommes sur le Rwanda a eu lieu le 1er juillet 2017 dans le jet Falcon 7X de la présidence française, qui amenait alors Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy à Strasbourg pour participer à l’hommage rendu à l’ancien chancelier allemand, Helmut Kohl, décédé quelques jours plus tôt.

Dans l’avion, Nicolas Sarkozy avait de sa propre initiative entrepris Emmanuel Macron sur la normalisation entre Paris et Kigali. Entre les lignes, il avait même regretté de ne pas avoir pu aller « au bout » de ce processus durant son quinquennat. Une conversation lourde de sous-entendus qui s’était tenue à quelques mètres d’Hubert Védrine, qui fut secrétaire général de la présidence de la République de François Mitterrand au moment du génocide en 1994 et voyageait également, ce jour-là, dans l’appareil présidentiel français. Fidèle à sa politique du « en même temps », depuis son élection en 2017, l’actuel locataire de l’Elysée a néanmoins également consulté l’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, tenant d’une ligne dure vis-à-vis de Paul Kagame et régulièrement dénoncé pour ses prises de position sur le Rwanda.

Il faut dire que le dossier rwandais a toujours laissé un goût d’inachevé à l’ex-président français : en dépit de la reprise des relations diplomatiques rompues en 2006 et de la nomination en 2010 d’un ambassadeur – Laurent Contini -, les relations entre les deux pays restaient minées par différentes procédures judiciaires.

Guerres de prétoires

En cause notamment : les procédures initiées par la justice française sur l’attentat du 6 avril 1994 contre le Falcon 50 du président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana. Menée par le juge Jean-Louis Bruguière, l’instruction avait directement mis en cause dès 2006 Paul Kagame et plusieurs de ses plus proches collaborateurs, à l’instar de James Kabarebe ou de l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre, Charles Kayonga.

Menée systématiquement à charge et ignorant des pans entiers du dossier, l’enquête n’a cessé tout au long des deux dernières décennies d’envenimer les relations entre la France et le Rwanda. Reprise en 2012, par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, l’instruction a finalement été clôturée cinq ans plus tard et une ordonnance de non-lieu a été rendue en décembre 2018.

Consultations informelles

Ce premier aparté aérien entre Macron et Sarkozy a été suivi d’une série d’échanges entre 2018 et 2021. Retraité de l’Elysée en 2012, Nicolas Sarkozy a toujours cultivé son lien d’amitié avec Paul Kagame, qu’il rencontre, depuis une dizaine d’années, deux à trois fois par an dans le cadre privé. L’ex-président français est également devenu au fil des ans un ami intime de l’ancienne cheffe de la diplomatie rwandaise de 2009 à 2018, Louise Mushikiwabo, en poste lors de sa venue à Kigali en 2010 et avec laquelle il lui arrive régulièrement de dîner à Paris.

Cette dernière est depuis l’automne 2018 établie dans la capitale française où elle est secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Son élection, avec le plein soutien d’Emmanuel Macron, avait à l’époque été l’un des principaux signes d’ouverture donnés par Paris à Kigali. Elle avait néanmoins suscité une levée de boucliers dans plusieurs cénacles proches du Parti socialiste (PS) prompts à souligner que le Rwanda avait opté pour l’anglais dans ses écoles, en remplacement du français.

Courroie de transmission

Intime parmi les intimes du président rwandais, Louise Mushikiwabo, qui accompagnait Emmanuel Macron à Kigali du 27 au 28 mai, a été l’une des principales courroies de transmission entre Kigali et Paris depuis trois ans. De son côté, Nicolas Sarkozy n’a assuré qu’un rôle secondaire et n’a jamais été directement sollicité pour jouer les missi dominici de la présidence française auprès du palais d’Urugwiro Village. L’Elysée a en effet mis sur pied dès 2017 ses propres canaux de discussions avec Kigali, ne consultant l’ex-président que de façon informelle.

Les deux visites de Nicolas Sarkozy au Rwanda entre 2018 et 2021, durant lesquelles il a, à chaque fois, rencontré Paul Kagame, ont ainsi été organisées à son initiative. En janvier 2018, il s’était rendu au Rwanda en compagnie de Cyrille Bolloré, alors président de Bolloré Transport & Logistics, pour identifier plusieurs opportunités d’investissements dans le pays.

Reconverti dans les affaires depuis son départ de l’Elysée, l’ex-président a fait de l’Afrique son terrain de prédilection. Il aurait ainsi été l’un des discrets artisans du spectaculaire rapprochement opéré par Doha – Nicolas Sarkozy est un familier du père de l’émir Tamim ben Hamad al-Thani – avec le Rwanda depuis quatre ans : l’émirat gazier multiplie les partenariats commerciaux dans le pays depuis 2017. Moins visible, mais non moins stratégique, le groupe Accor, dont l’ex-chef d’Etat est administrateur, s’est également implanté au Rwanda où il a tissé deux partenariats avec le groupe hôtelier Mantis Development, positionné sur le très lucratif secteur du tourisme écologique haut de gamme.

Longueurs dans le rapprochement

S’il s’est gardé de jouer le moindre rôle direct dans la normalisation avec Kigali, Nicolas Sarkozy s’est à plusieurs reprises, de son propre chef, occupé d’apaiser Paul Kagame, impatienté par la « lenteur » du rapprochement. Au lendemain des commémorations du 25e anniversaire du génocide en 2019, la présidence rwandaise s’était ainsi quelque peu agacée que Paris ait dépêché le député d’origine rwandaise, Hervé Berville, alors qu’Emmanuel Macron avait été invité à prendre part en personne à « Kwibuka 25 ».

Dans les jours suivants, Nicolas Sarkozy avait néanmoins rassuré Kagame sur « la bonne volonté » du président français et sa détermination à aller au bout du processus. Des échanges qui s’inscrivaient dans le strict cadre de l’amitié qui lie les deux hommes. Si à l’Elysée, on reconnaît avoir discuté à plusieurs reprises du dossier rwandais avec Nicolas Sarkozy, on souligne néanmoins que ce dernier n’a pour autant jamais joué un rôle d’émissaire auprès de Paul Kagame. Une affirmation corroborée par l’entourage de l’ancien locataire de l’Elysée.

« Joyeux anniversaire »

Le dernier échange entre Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy à propos du Rwanda remonte ainsi au 28 janvier 2021. Le sujet avait été très brièvement évoqué au détour d’un appel téléphonique passé par Emmanuel Macron à son prédécesseur pour ses 66 ans. Un anniversaire que Nicolas Sarkozy fêtait alors en famille au pays des milles collines. Lors de ce bref échange, Emmanuel Macron avait évoqué son souhait de se rendre en visite officielle au Rwanda avant l’été.

Durant ce séjour « ultra-privé » qui n’avait pas tardé à s’ébruiter dans la presse rwandaise, Nicolas Sarkozy avait été reçu à la présidence par Paul Kagame et avait visité en famille le parc national de l’Akagera, situé au nord-est du pays.

Africa Intelligence

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