« Crise du M23″ /Concept of operations » (CONOPS) : Les pays de l’EAC préparent l’entrée de leurs troupes en Ituri, Haut-Uélé, au Nord et Sud-Kivu

Alors que le chef de la diplomatie congolaise s’est rendu à Arusha pour finaliser l’adhésion à l’East African Community, les responsables militaires de l’organisation régionale préparent l’envoi de leurs troupes. Le chef d’état-major de l’armée congolaise a signé avec ses homologues un document confidentiel détaillant ce déploiement.

Arrivé dans la soirée du 10 juillet à Arusha, où siège l’East African Community (EAC), le ministre congolais des affaires étrangères Christophe Lutundula Apala a finalisé l’adhésion de la RDC à l’organisation régionale. De leur côté, les plus hauts responsables militaires des six autres pays membres de l’EAC préparent l’entrée de leurs troupes dans les provinces orientales congolaises. Ils se sont réunis le 19 juin à Nairobi en présence du général Célestin Mbala Musense, chef d’état-major général des Forces armées de la RDC (FARDC). En cette veille du second sommet de l’EAC consacré à la situation sécuritaire en RDC, ils se sont accordés sur les modalités stratégiques du déploiement de la force régionale. Celles-ci ont été consignées dans un document confidentiel intitulé « Concept of operations » (CONOPS), auquel Africa Intelligence a eu accès.

Mandat de six mois renouvelable

Si elle reste encore en gestation, cette force régionale devrait disposer d’un mandat consistant à « contenir, vaincre et éradiquer les forces négatives opérant dans l’est de la RDC ». Selon le document, elle sera déployée dans les provinces de l’Ituri, du Haut-Uélé, du Nord et du Sud-Kivu. Le calendrier de son opérationnalisation reste toutefois sujet à caution, mais les chefs d’état-major misent sur un déploiement le plus rapide possible, d’ici à la fin de l’été.

Son mandat sera de six mois renouvelable, accompagné d’une évaluation stratégique tous les deux mois. Le commandement de la force sera confié à un général kényan deux étoiles, assisté de deux commandants adjoints : l’un issu des FARDC, dont la mission consistera à superviser des opérations et la récolte du renseignement ; l’autre de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB), qui se chargera de la partie administrative et logistique.

Certains responsables militaires des pays de l’EAC partageant des frontières avec la RDC se sont octroyé des zones utilisées par des mouvements rebelles hostiles aux pouvoirs en place. Les collines et hauts plateaux du Congo servent de longue date de base arrière à des miliciens du Burundi, du Rwanda, de l’Ouganda et, dans une moindre mesure, du Soudan du Sud, également utilisés pour des guerres par procuration. C’est ainsi que la répartition des cinq théâtres d’opérations laisse craindre une volonté de défendre des intérêts sécuritaires nationaux – et économiques – plutôt que d’œuvrer au rétablissement de la paix dans cette région.

A chacun ses rebelles en RDC

Au Nord-Kivu et en Ituri opèrent déjà depuis novembre 2021 les FARDC et les Uganda Peoples’ Defence Forces (UPDF) contre les Allied Democratic Forces (ADF), groupe armé d’obédience islamiste. Sous la supervision de l’EAC, d’autres troupes ougandaises sont prévues en renfort dans le secteur militaire Sokola I Grand Nord, et notamment en Ituri, où sévissent d’autres milices telles que la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco), la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) et le Front patriotique et intégrationniste du Congo (FPIC).

Les militaires kenyans seront, quant à eux, disposés aux côtés des FARDC sur le secteur de Sokola II Nord-Kivu pour combattre plusieurs groupes armés, dont les FDLR-FOCA, le FFPH, ou encore l’ACPLS – le nombre total de combattants y est estimé à environ 1 200. Une coopération avec le contingent kényan de la Quick Reaction Force – entité de la brigade d’intervention (FIB) de la Mission des Nations unies en RDC (Monusco) – est également envisagée.

Le secteur de Sokola II Nord et Sud-Kivu, où évoluent des éléments des groupes armés burundais du Red Tabara et Forces nationales de libération (FNL), de même que quelques rares combattants du Congrès national rwandais (RNC), sera alloué aux forces burundaises et tanzaniennes. La Tanzanie, qui fournit déjà de nombreux casques bleus, notamment à la FIB de la Monusco, reste toutefois très hésitante sur l’envoi de troupes hors mandat des Nations unies.

De son côté, l’armée sud-soudanaise pourrait être déployée dans la province frontalière du Haut-Uélé. Si elle reste encore hypothétique, cette perspective a surpris, tant le niveau de violence dans cette province frontalière du Soudan du Sud y est incomparable à celui existant dans l’est de la RDC. Pour justifier une telle intervention, les chefs militaires présents à Nairobi mettent en exergue la présence d’éléments sporadiques de l’Armée de résistance du seigneur (LRA). Or l’activité de ces derniers y est jugée très résiduelle par plusieurs observateurs.

L’armée rwandaise tenue à l’écart

Seules les Rwanda Defence Forces (RDF) ne participeront pas aux opérations sur le territoire congolais. Malgré l’insistance du président ougandais Yoweri Museveni, qui a plaidé pour que son homologue rwandais Paul Kagame y soit associé. L’administration de Félix Tshisekedi a mis son veto à la présence officielle de RDF sur son territoire, sur fonds de tensions diplomatiques autour d’un soutien présumé de Kigali aux rebelles du M23. Dans la foulée, le chef de l’Etat rwandais a néanmoins téléphoné au président congolais pour lui exprimer ses regrets sur l’escalade de tensions et sa volonté d’avancer de manière constructive. Dans le cadre de cette force régionale de l’EAC, le rôle des RDF se limite à un déploiement le long de la frontière avec la RDC pour barrer la route aux éventuels groupes armés voulant prendre la fuite.

Dans le « Concept of Operations », les chefs d’état-major des pays de l’EAC présentent le M23 comme un « groupe terroriste » bien organisé, disposant d’environ 500 combattants, et équipé notamment d’artillerie légère. Toutefois, le mouvement rebelle de Sultani Makenga n’apparaît étrangement pas dans le recensement des menaces dans le secteur où le M23 tient tête aux FARDC.

Délicate coopération avec la MONUSCO

Le document discuté à Nairobi énumère également les moyens militaires promis par les sept pays de l’EAC. Parmi les principaux contributeurs figure le Kenya, qui propose un « battle group » associant des forces spéciales, des unités de renseignement et de l’aviation. En plus de leurs troupes déjà présentes depuis novembre 2021 en RDC, les UPDF pourraient dépêcher deux bataillons supplémentaires, avec possiblement un appui aérien et du renseignement. De leur côté, les Burundais promettent l’envoi de deux bataillons et d’une escadre navale.

Toujours selon leur « concept of operations », les chefs des armées de l’EAC comptent sur une coordination étroite avec la Monusco pour venir à bout des forces armées. Or les modalités d’un appui de la mission onusienne à cette force régionale n’ont, jusqu’à présent, pas été définies. Elles pourraient poser un problème légal, le mandat actuel de la Monusco ne prévoyant pas la coopération avec des armées étrangères sur le sol congolais. Un tel appui pourrait nécessiter le vote d’une nouvelle résolution du conseil de sécurité des Nations unies.

La Monusco craint que son soutien aux FARDC puisse servir indirectement d’autres membres de la future force et s’inquiète des questions d’accès aux zones d’opérations. La présence des UPDF empêche pour l’instant de mesurer de potentielles violations des droits de l’homme. A cela s’ajoutent les inquiétudes de voir des responsables militaires de pays voisins s’implanter à nouveau sur des territoires encore traumatisés par la Seconde guerre du Congo – et réactiver des circuits économiques de pillage de ressources naturelles.

 

Africa Intelligence

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