RDC: BCC, LES RAISONS DE L’APPRÉCIATION DU FRANC CONGOLAIS

jean louis kayembe

Dans un entretien exclusif hier à « Forum des As », Jean-Louis Kayembe, Directeur général en charge de la politique monétaire et des opérations bancaires de l’Institut d’émission, précise, cependant, que « pour une stabilité durable il faut produire ».

Après plusieurs mois de descente constante aux enfers, le franc congolais a commencé, depuis le weekend dernier, à s’apprécier sur le marché de change. Hier lundi 3 août par exemple, on a clôturé les travaux avec un taux qui approchait plus ou moins du taux d’équilibre autour de 1700 à l’achat et 1800 à la vente. A d’autres endroits, 1800 à l’achat et 1900 à la vente. Quelles sont les raisons qui justifient cette appréciation de la devise nationale ? La Banque centrale s’est-elle fixé un objectif précis de ramener le taux à un plus bas niveau ? Jusqu’où irait cette situation ? N’y a –t-il pas de crainte de voir le taux de change reprendre l’ascenseur dans les jours à venir ? C’est à ce questionnement, que Jean-Louis Kayembe, directeur général en charge de la politique monétaire et des opérations bancaires de la Banque centrale du congo (BCC), répond dans un entretien téléphonique exclusif, accordé hier à « Forum des As ». Toutefois, cet expert de l’institut d’émission précise que pour une stabilité durable, il faut produire et aussi, compter sur la conjoncture internationale.

Entretien.Forum des As :

M. Jean-Louis Kayembe, il s’observe depuis le week-end dernier, une appréciation du franc congolais sur le marché de change. Qu’est-ce qui explique cette situation?

Jean-Louis Kayembe : L’appréciation du franc congolais est la conséquence de toute une série de mesures qui ont été prises par le Gouvernement et la Banque centrale pour stabiliser la situation monétaire. Vous allez vous souvenir que le Gouvernement et la Banque centrale avaient annoncé qu’un dispositif de gestion sur base caisse avait été mis en place. Ce dispositif a comme conséquence que la Banque centrale ne devait plus financer le trésor. Donc, pas de financement monétaire. Le financement monétaire, c’est ce qui a occasionné par le passé, une injection importante de liquidité, l’accroissement important de la masse monétaire qui exerce de pression sur le marché de change.Avec l’arrêt de financement monétaire, c’était déjà une façon de contenir l’extension de la masse monétaire et de limiter la demande des devises. A part cela, étant donné que la pandémie de Covid-19 a eu à réduire sensiblement les entrées de devises, ce qui a occasionné la rareté sur le marché de change, la Banque centrale est intervenue sur le marché en vendant directement 25 millions de devises aux banques.

Et, la Banque centrale a adopté la stratégie au lieu de payer en franc congolais, elle a commencé à payer en devises une grande partie des dépenses du trésor.

Le week-end passé, la Banque centrale a également annoncé une intervention sur le marché de change. Et, après l’annonce de cette intervention, dans un contexte où le franc congolais se faisait déjà très rare, il y a eu cette accélération de l’appréciation et la décision de vendre les devises devait encore davantage rendre très rare le franc congolais. C’est ainsi que cela a eu un impact induit sur l’accélération de l’appréciation qui avait déjà commencé depuis le 24 juillet dernier.Voilà les raisons qui expliquent cette baisse de taux de change sur le marché. Mais il faut dire aussi que comme toujours, les cambistes, anticipent un peu trop, dès qu’ils observent une tendance à la baisse. Ils mettent une dose de spéculation. Y en a qui sont allés jusqu’à 1.400 ou 1.500 franc congolais le dollar américain. Comme c’était le week-end et qu’il n’y avait pas assez de francs congolais sur le marché, c’était donc normal, parce qu’ils voulaient profiter un peu plus de cette situation. Mais aujourd’hui (ndlr : hier lundi 3 août), on a vu que le taux a commencé à se stabiliser.«1700 à l’achat et 1800 à la vente à la clôture hier»On a clôturé les travaux avec le taux qui s’approche plus ou moins du taux d’équilibre autour de 1700 à l’achat et 1800 à la vente. A d’autres endroits, 1800 à l’achat et 1900 à la vente. Donc, les écarts entre le taux indicatif du marché interbancaire et le marché parallèle commence à se rétrécir, alors qu’il était très grand parce que le taux indicatif est à 1900, 1700 alors que le taux parallèle était à 1700. Comme on peut le constater, l’écart était trop grand. Généralement, l’écart ne devait pas être à 3%. Voilà, ce sont donc là, d’importantes mesures prises par le Gouvernement et la Banque centrale et qui ont conduit à l’appréciation du franc congolais observée sur le marché de change de devises. Il faut souligner que cette appréciation n’est pas le fait de rumeurs ou du hasard. Elle est effectivement édictée par les fondamentaux de l’économie. Y a moyen de poser la question à tous les cambistes qui connaissent mieux la loi de l’Offre et de la Demande. Quand un cambiste baisse le taux, ce n’est pas un miracle. Ils vont vous confirmer qu’il y a moins de franc congolais sur le marché. Et bien sûr, ceux qui détiennent des dollars américains cherchent le franc congolais devenu rare. Dans ces conditions, la Demande (dollar) augmente alors que l’Offre (franc congolais) baisse.

Ne craignez-vous pas que cette appréciation du franc congolais qui ne soit pas soutenue par une production locale, ne puisse nous ramener à une situation bien pire que celle des mois passés?

Non. Disons qu’on a fait face à une crise, à une situation de choc ponctuel ou conjoncturel. C’est-à-dire qu’il y a un phénomène qui vient perturber la stabilité. Dès lors, le problème consiste à chercher des voies et moyens pour retrouver cette stabilité. Donc, nous allons retrouver la stabilité. Néanmoins, on sait qu’une stabilité durable de l’économie dépend de la production parce que si nous produisons suffisamment, nous n’aurons plus à importer. C’est en fait la production qui stabilise le taux de change. Si les gens cherchent la devise, bien sûr c’est en grande partie pour effectuer des importations. Mais si nous produisons en grande partie ce que nous consommons, nous n’aurons pas à importer. Par conséquent, il n’y aura pas de pression sur le taux de change. Mais si nous ne produisons rien, en ce moment-là, il faudra acheter à l’extérieur tout ce que nous consommons. Et, pour acheter à l’extérieur, il faut des devises. Dans ces conditions, il y aura des pressions sur le marché de change. Même si on produit ce qu’on ne consomme pas, mais si on produit suffisamment pour vendre à l’extérieur et que cette vente nous procure des devises qui peuvent nous permettre d’importer ce dont nous avons besoin, il y aura ce qu’on appelle équilibre au niveau de la balance de payement. Cet équilibre dépend également de la diversification de la production et aussi, de l’évolution des cours sur le marché mondial parce que nous vendons à l’extérieur. Si nous vendons nos minerais à un prix intéressant, nous aurons également des entrées intéressantes en devises. Au cas contraire, c’est-à-dire que si nous vendons à des prix dérisoires, nous aurons également très peu de devises. Par conséquent, nous aurons du mal à importer tout ce dont nous avons besoin.

«La production locale et la conjoncture économique, facteurs de la stabilité»Voilà donc, pour une stabilité durable, il faut produire et aussi, compter sur la conjoncture internationale. Même si nous produisions beaucoup et que d’autres économies extérieures, c’est-à-dire nos clients, nos partenaires commerciaux ne se trouvent pas en mesure d’acheter, nous ne saurons pas vendre. Donc, comme je l’ai dit tantôt, la stabilité durable dépend de la production mais également de la conjoncture internationale. SI tout marche bien au niveau international, les pays partenaires sont en bonne santé économique, en ce moment-là, nous pourrons facilement vendre à l’extérieur et avoir des devises pour conforter notre balance de payement. Car, si on ne produit pas, on n’aura pas non pas non plus suffisamment d’activités, l’Etat n’aura pas non plus de recettes. Moralité, il y aura un déficit de finances publiques et on aura du mal à le combler.

Au-delà de la spéculation chez les cambistes, peut-on penser au stade actuel, que la Banque centrale s’est fixé un objectif ? Par exemple, ramener le taux indicatif à 160 fc le dollar ?

Ecoutez. Nous ne sommes pas dans un régime de change flottant. Nous n’avons pas non plus d’objectif précis sur le taux. L’objectif de la Banque centrale est d’éviter que la monnaie nationale reste stable. Dire que nous avons un objectif précis, je dois dire non. Mais bien sûr, quand nous faisons le cadrage économique, nous voyons le volume d’activités, nous voyons tous les secteurs, comment le secteur extérieur va évoluer et, de là, nous fixons quand même un niveau de taux juste à titre indicatif. Mais cela ne doit pas être considéré comme un objectif de la Banque centrale. L’objectif, comme je l’ai dit, est de stabiliser le taux. Faire en sorte qu’il ne puisse ne se déprécier outre mesure parce que nous savons que dans un contexte d’une économie dollarisée, la dépréciation du taux de change affecte également la stabilité du taux. Voilà ce que nous faisons et il n’y a donc pas d’objectif. Mais nous savons que le taux indicatif est à 1900 et pensons que si le taux devait se stabiliser autour de 1800 ou 1850, c’est déjà une bonne chose parce que nous étions à ce niveau-là avant la survenance de la pandémie de Covid-19.

Peut-on donc conclure qu’à la faveur des mesures prises ensemble par le Gouvernement et la Banque centrale, la dépréciation continue du franc congolais n’est plus à craindre ?Non. Il n’y a pas de risque. A moins qu’il y ait d’autres facteurs externes qui échapperaient à notre contrôle. Par exemple, le fléchissement de la croissance mondiale qui ferait qu’on revienne encore aux mesures de confinement. Sauf également, s’il n’y a plus d’exportations et que les cours de cuivre et de cobalt arrivaient encore à baisser davantage et qu’il n’y ait plus vraiment d’exportations pour la rentrée des devises. Mais sinon, si ça ne dépend que du niveau intérieur, les efforts déjà fournis devraient donc être maintenus. Il y a l’implication au plus haut niveau du Président de la république qui a demandé que l’on puisse stabiliser le taux. Je crois que tous les organes devraient assurer une surveillance approchée et veiller au grand équilibre pour qu’on ne retombe plus dans la situation que nous avons connue avant de stabiliser. 

Propos recueillis par Grevisse KABREL

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