RDC/Diplomatie: Félix Tshisekedi, un président aux ambitions internationales mais sans troupes ni moyens(AI)

En déplacement à Berlin sur   invitation de la chancelière Angela Merkel, le chef d’Etat congolais a repris son bâton de pèlerin pour sortir son pays de l’isolement diplomatique. Plutôt que de s’appuyer sur un corps diplomatique en grande partie hérité de son prédécesseur Joseph Kabila, il préfère se reposer sur un carré de fidèles au sein de la présidence.

Murmurée depuis plus d’un an dans les coulisses du pouvoir, la nomination par Kinshasa de plusieurs ambassadeurs dans les grandes capitales (Washington, Londres, Paris, Pékin ou encore Moscou) traîne des pieds au sommet de l’exécutif congolais. Selon une source au sein de la présidence, cet attentisme de la diplomatie congolaise trouve son origine dans le conflit larvé entre le chef de l’Etat Félix Tshisekedi et son ex-partenaire au pouvoir, le Front commun pour le Congo (FCC, la formation de l’ancien chef d’Etat Joseph Kabila) – les deux parties se seraient longuement écharpées sur le profil des impétrants.

La querelle s’étant achevée en décembre 2020 par l’annonce de la fin de la coalition, les observateurs s’attendaient à un rapide renouvellement du contingent des ambassadeurs congolais. Neuf mois plus tard, il n’en est toujours rien, même si les nominations sont toujours annoncées comme imminentes. D’après les informations d’Africa Intelligence, le ministère des affaires étrangères procède actuellement à l’examen minutieux des profils proposés par les différents groupements politiques au sein de l’Union sacrée (la nouvelle majorité parlementaire née de la fin de la coalition avec le FCC). Pour le poste d’ambassadeur à Bruxelles, quatre candidatures ont ainsi été déposées, qui font l’objet de vérifications menées par les instances du Conseil national de sécurité (CNS).

S’il n’a nommé aucun ambassadeur depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Félix Tshisekedi ne semble pas handicapé outre mesure pour déployer ses ambitions diplomatiques afin que le RDC joue un rôle plus important en Afrique et au-delà. Court-circuitant les ambassadeurs en poste à l’étranger – pour la plupart hérités de son prédécesseur, Joseph Kabila -, le chef de l’Etat préfère s’appuyer sur ses proches au sein de la présidence pour avancer ses pions en matière de diplomatie.

« Bifort », le pétrolier reconverti en diplomate

C’est particulièrement le cas avec le Rwanda : Félix Tshisekedi a opéré un spectaculaire – mais controversé – rapprochement avec Paul Kagame. Cette démarche tient peu à l’action de la diplomate congolaise en poste à Kigali, Alice Kimpembe Bamba, qui avait été une proche collaboratrice du poids lourd de l’époque Kabila, Alexis Thambwe Mwamba, lors du passage de ce dernier au ministère des affaires étrangères entre 2008 et 2012. Nommée à ce poste par Joseph Kabila, Alice Kimpembe Bamba n’a cependant pas rang d’ambassadrice – elle est seulement chargée d’affaires -, contrairement à son homologue rwandais à Kinshasa, Vincent Karega.

Le réchauffement entre les deux pays frontaliers est davantage dû à l’action en sous-main d’un cercle très restreint de proches de Félix Tshisekedi. C’est d’abord le cas de Fortunat Biselele, alias « Bifort », l’unique conseiller privé du président, qui a développé un important réseau dans la sous-région. Lui aussi très proche du chef de l’Etat – ils sont tous deux originaires de la province du Kasaï-Central -, on lui prête des relations à Washington, ainsi qu’avec le régime de Kigali – il a été formé par les services de renseignement rwandais au début des années 2000. Avant de rejoindre la présidence, « Bifort » a également fait une longue incursion dans le domaine pétrolier, où il a été l’un des administrateurs de la compagnie sud-africaine Dig Oil, ainsi que l’un des directeurs de la Société congolaise de recherche et d’exploitation des pétroles (Socorep).

L’inévitable Claude Ibalanky

Pour les relations avec Kigali, « Bifort » opère en appui de Claude Ibalanky, qui a été nommé en avril 2020 coordonnateur du comité exécutif du Mécanisme national de suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba (MNS). Placée sous l’autorité directe du chef de l’Etat, cette instance est chargée de la mise en œuvre des engagements de l’accord-cadre de 2013 pour la paix entre la RDC et les autres pays de la région des Grands Lacs. Homme d’affaires installé pendant près de trente ans en Afrique du Sud, Claude Ibalanky a établi de solides relations avec des responsables de l’African National Congress (ANC). Il ne disposait pas en revanche d’une très longue expérience de la diplomatie avec les pays limitrophes de la RDC. Cela ne l’a pas empêché de se rendre indispensable auprès de Félix Tshisekedi, qu’il a rejoint lors de la campagne pour la présidentielle comme conseiller diplomatique. Claude Ibalanky connaissait aussi très bien le père du président, l’opposant Etienne Tshisekedi, auprès de qui il assurait le lien avec des responsables sud-africains.

S’il est considéré comme un proche du chef de l’Etat, l’intéressé a également frayé par le passé avec certains pontes de la kabilie. Claude Ibalanky a ainsi eu pour associé Zoé Kabila, frère de l’ex-président et gouverneur déchu de la province du Tanganyika, au sein de l’une de ses sociétés en Afrique du Sud. Il s’agit de Health WakeUp, un magasin d’alimentation diététique situé dans la banlieue de Johannesburg. Outre Zoé Kabila, on retrouve également trace de liens d’affaires avec Théophas Mahuku, proche et partenaire de longue date de la famille Kabila, ainsi qu’avec l’actuel ministre de l’urbanisme et de l’habitat Pius Muabilu Mbayu (un ex-kabiliste ayant rejoint les rangs de l' »union sacrée ») et avec le député Alexis Kadima.

S’il est peu disert sur les activités de ses sociétés – celles-ci ont d’ailleurs toutes tiré le rideau en 2019, lors de l’arrivée aux affaires de Félix Tshisekedi -, Claude Ibalanky est devenu avec Fortunat Biselele un rouage essentiel de la diplomatie congolaise dans les Grands Lacs. Il opère en appui d’autres conseillers de la présidence, comme le très discret conseiller spécial chargé de la sécurité François Beya Kasongo et l’avocat décédé en juin dernier Thete Kabwa Kabe. Tous ont éclipsé le rôle des représentations diplomatiques congolaises dans les pays de la région des Grands Lacs. C’est le cas de l’Ouganda, avec qui la RDC tente d’établir des relations de bon voisinage, malgré l’absence d’ambassadeur sur place et la question sensible des réparations de la guerre de 1998-2003. Désireux de renouer le fil avec Kinshasa, le président ougandais Yoweri Museveni a promis en retour d’investir massivement dans le réseau routier de son voisin . Malgré un lancement en juin dernier de plusieurs chantiers en présence des deux présidents, les travaux se font toujours attendre.

La quasi-exception de l’Union africaine

Pour ce qui est de l’Union africaine (UA), dont Félix Tshisekedi a pris la présidence tournante en février dernier, la RDC tente d’en faire un tremplin pour doper sa stature internationale, qu’il s’agisse des tensions autour de la mise en service du Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD) en Ethiopie, de la guerre civile dans la région du Tigray, ou encore de la gestion de la pandémie de Covid-19. Pour assurer le suivi de ces dossiers – dont les résultats se font encore attendre -, Félix Tshisekedi s’appuie au quotidien sur une équipe pléthorique composée d’experts et de conseillers, dont son conseiller principal dans le collège diplomatique Christian Bushiri Ongala – ce dernier a été particulièrement actif sur le dossier du GERD.

Cette équipe travaille en étroite collaboration avec Jean-Léon Ngandu Ilunga. Ex-haut fonctionnaire du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ce dernier est depuis 2018 l’ambassadeur de la RDC à Addis-Abeba et représentant permanent auprès de l’UA. La présidence de Félix Tshisekedi s’accommode très bien de ce diplomate nommé à ce poste par Joseph Kabila, dont il a d’ailleurs été l’un des ambassadeurs itinérants, jugé loyal et qui fait partie de la même ethnie luba. Il fait à cet égard figure de quasi-exception dans les rangs de la diplomatie congolaise.

François Nkuna Balumuene aux abonnés absents à Washington

Se déployant sur tous les fronts, la diplomatie de Félix Tshisekedi s’est également attelée à se rapprocher de Washington. Sous l’administration de Donald Trump, les Etats-Unis, qui entretenaient des relations houleuses avec Joseph Kabila, avaient accueilli très positivement l’annonce par Félix Tshisekedi de la reconnaissance d’Israël par la RDC et de sa volonté d’ouvrir une ambassade à Tel Aviv, ainsi qu’un bureau économique à Jérusalem. Un an et demi plus tard, lesdites annonces peinent encore à se concrétiser. Elles ont entre-temps entraîné un certain nombre de remous dans les chancelleries africaines, celles-ci étant traditionnellement pro-palestiniennes.

Poursuivi depuis l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, ce rapprochement s’est traduit par le financement américain de l’envoi de consultants auprès de Kinshasa, afin d’épauler la présidence dans son projet de révision des contrats jugés léonins conclus sous Joseph Kabila avec la Chine . En poste depuis 2015 à Washington, l’ambassadeur congolais François Nkuna Balumuene n’a joué aucun rôle dans ce rapprochement, malgré sa longue expérience des arcanes de la diplomatie. Avant d’exercer aux Etats-Unis, l’intéressé a travaillé comme chargé d’affaires en Afrique du Sud, puis a rejoint l’ambassade congolaise à New Delhi pendant une dizaine d’années. Ayant fait toute sa carrière sous Joseph Kabila, il s’est fait le chantre auprès de l’administration de Barack Obama, puis de Donald Trump, de la politique menée par Kinshasa, notamment lors du « glissement » du calendrier électoral en 2016. Il a également œuvré, via des contrats de lobbying conclus avec des sociétés telle l’israélienne Mer Security and Communication Systems, à infléchir la politique américaine en termes de sanctions contre les hiérarques de la kabilie. Ce passif explique pour partie sa mise à l’écart du rapprochement de Kinshasa avec les Etats-Unis.

Cette stratégie a été opérée au plus haut niveau par un tout petit nombre de personnes : Félix Tshisekedi lui-même, son conseiller spécial chargé de la sécurité François Beya, l’ex-secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, l’ancien sous-secrétaire d’Etat américain aux affaires africaines Tibor Nagy, l’ex-envoyé spécial dans la région des Grands Lacs de 2018 à 2020 J. Peter Pham et l’actuel ambassadeur américain à Kinshasa, le très influent Mike Hammer.

Statu quo à Paris et Bruxelles

En Europe également, l’exécutif de Félix Tshisekedi n’a pas fait montre d’un besoin urgent de nommer de nouveaux ambassadeurs. Il n’en a en réalité pas la nécessité. C’est particulièrement vrai à Bruxelles, une capitale où le président congolais a étudié et vécu lors de l’exil de son père Etienne Tshisekedi, opposant historique à Mobutu Sese Seko et Kabila. Cette attache belge lui permet de bénéficier aujourd’hui de relations privilégiées avec certaines personnalités du royaume, comme l’actuel président du Conseil européen et ex-premier ministre de la Belgique Charles Michel, ainsi que le commissaire européen à la justice et ancien ministre des affaires étrangères Didier Reynders.

Cette proximité explique le poids politique très limité de l’ambassade congolaise à Bruxelles, qui a connu ces dernières années de violentes luttes intestines se soldant par le départ en 2016 de son ambassadeur Dominique Kilufya Kamfwa – Kinshasa craignait alors sa proximité réelle ou supposée avec l’opposant Moïse Katumbi. L’ambassade est depuis gérée par l’ancien rival de Dominique Kilufya Kamfwa, le chargé d’affaires Paul-Crispin Kakhozi bin Bulongo. Celui-ci semble pour le moment dans les bonnes grâces du pouvoir à Kinshasa, qui voit en lui un diplomate loyal. Il s’est récemment illustré en se faisant le représentant de la RDC devant la Cour pénale internationale (CPI) dans le dossier des demandes de réparations auprès de l’Ouganda pour la guerre menée par Kampala sur son territoire entre 1998 et 2003. Dans son allocution devant la Cour en avril dernier, Paul-Crispin Kakhozi bin Bulongo a réclamé près de 13,5 milliards de dollars à l’Ouganda – des demandes jugées « infondées et extrêmement excessives » par Kampala.

A Paris, le statu quo prédomine également depuis le départ en 2018 de l’ambassadeur Christian Atoki Ileka, devenu directeur de cabinet du nouveau ministre des affaires étrangères Christophe Lutundula. Il a utilisé sa bonne connaissance des arcanes onusiens – il a été ambassadeur auprès des Nations unies entre 2001 et 2011 – afin de tenter d’obtenir pour la RDC un siège de membre non permanent au conseil de sécurité des Nations unies. Le dossier s’est achevé par un retentissant fiasco pour la diplomatie congolaise . Depuis le départ de Christian Atoki Ileka, l’ambassade parisienne est dirigée par le chargé d’affaires Jean Tambu Mikuma.

 Africa Intelligence

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