Sahara occidental :la troïka – RDC, Afrique du Sud, Sénégal face à l ‘orchestre anti-Maroc

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Le Kenya a encore pu montrer combien il soutenait la cause du Polisario lors d’une réunion non publique du conseil de paix et sécurité de l’Union africaine.

Le 9 mars étaient réunis à huis clos et en visioconférence les quinze membres du conseil paix et sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) sur le thème de « la paix durable en Afrique » et du Sahara occidental. Le Kenya, qui occupe la présidence de ce puissant groupe au sein de l’institution d’Addis-Abeba pour le mois de mars, avait décidé d’organiser cette réunion au niveau des chefs d’Etat et de discuter, entre autres dossiers, de la question du Sahara occidental. Ce territoire est disputé entre le Maroc, qui revendique sa souveraineté sur la zone, et le front indépendantiste Polisario, soutenu à bout de bras par l’Algérie.

Le Maroc veut à tout prix éviter de discuter du Sahara occidental à l’UA en dehors de la troïka, composée actuellement du dirigeant du pays occupant la présidence (RDC), de celui l’ayant exercée l’année précédente (Afrique du Sud) et de celui qui en sera chargé l’année prochaine (Sénégal). Ce groupe, mis en place en 2018 pour suivre le dossier du Sahara, ne s’est encore pourtant jamais réuni, à la plus grande satisfaction de Rabat. Au vu de la proximité du Sénégal avec le Maroc, il y a peu de chances qu’il le fasse prochainement.

Jusqu’à la dernière minute, les Marocains ont tout fait pour faire échouer cette réunion du CPS, sans succès. Le Maroc n’y a pas participé, ni certains fidèles du royaume chérifien sur le Sahara occidental – appelé « provinces du Sud » à Rabat -, comme le Sénégal.

Un sommet houleux

Le président kenyan Uhuru Kenyatta, qui menait les débats, est tout de même parvenu à convier ses homologues sud-africain Cyril Ramaphosa (qui a commencé par un long monologue sur la nécessité d’aider les peuples opprimés en faisant référence à l’aide qu’a obtenu l’African National Congress (ANC) durant la période d’apartheid), djiboutien Ismaïl Omar Guelleh (plutôt neutre lors de sa prise de parole), congolais Félix Tshisekedi (cédant opportunément sa place sur le sujet Sahara à sa ministre des affaires étrangères Marie Tumba Nzeza) et algérien Abdelmadjid Tebboune (soutenant sans surprise le Polisario), ainsi que le vice-président burundais Prosper Bazombanza (mettant ouvertement en doute l’opportunité de cette réunion qui n’aurait pas respecté les règles de l’UA, soutenant implicitement le Maroc sans le dire).

Deux chefs de gouvernement complétaient le tableau : le premier ministre du Lesotho Moeketsi Majoro (sur la même ligne que l’Afrique du Sud) ainsi que celui de l’Ethiopie Abiy Ahmed Ali, qui ne s’est pas exprimé une seule fois sur le Sahara occidental. Les autres pays membres du CPS n’avaient mobilisé que leur ministre des affaires étrangères. Selon nos informations, la cheffe de la diplomatie kenyane Raychelle Omamo, prenant la parole après les présidents et chefs de gouvernement, a proposé la création d’un comité de dix chefs d’Etat qui épauleraient la troïka. Elle a également soutenu l’idée que la question du Sahara soit automatiquement débattue deux fois par an lors des sommets ordinaires des chefs d’Etat.

A l’issue des débats, lors des restitutions effectuées par Kenyatta, certains pays, comme l’Egypte et Djibouti, ont cependant souligné combien ces deux propositions n’étaient pas forcément représentatives de l’opinion de la majorité et ne devraient pas figurer dans le communiqué final. Elles n’y ont ainsi finalement pas été inscrites. Malgré tout, celui-ci, publié le 19 mars, soit treize jours après la réunion, se terminant par « décide de rester activement saisi de la question », n’a pas plu au patron de la diplomatie marocaine Nasser Bourita, qui l’a qualifié comme étant le fruit « de manœuvre et d’irrégularités ». Dans ce communiqué, l’idée que l’UA doit être moteur de la résolution du conflit, et non pas juste spectatrice de ce qui se passe à l’ONU à ce sujet, est martelée à chaque article. Il demande aussi la réouverture d’un bureau de liaison de l’UA à Laâyoune en territoire sahraoui.

La passe d’armes entre Faki et Chergui

Lors des débats du 9 mars, le président de la commission de l’UA, le Tchadien Moussa Faki, a profité de sa prise de parole pour égratigner son commissaire paix et sécurité, l’Algérien Smaïl Chergui. Selon le premier, l’organisation de cette réunion a été entièrement prise en charge par le cabinet du second. Or c’est, affirme Faki, au président de la commission de l’UA de s’occuper des invitations lorsque des chefs d’Etat sont conviés. Souhaitant repousser la tenue de l’événement, craignant une confrontation entre les deux camps pro et anti-Maroc sur le Sahara, Faki a été mis devant le fait accompli et n’a pas pu joindre à temps le président Kenyatta pour s’entretenir d’un éventuel report. Il a ainsi directement accusé Chergui, à quelques jours de la fin de son mandat – il a été remplacé par le Nigérian Bankole Adeoye mi-mars -, de s’octroyer indument certaines prérogatives.

Les raisons des tensions Kenya-Maroc

Aucun des arguments du Maroc en vue de faire dérailler la réunion du CPS du 9 mars n’a eu prise sur Kenyatta. Cette discussion sur le Sahara occidental avait été calée avec le président kenyan lors de la visite le 15 janvier à Nairobi du ministre algérien des affaires étrangères, Sabri Boukadoum. Kenyatta n’a pas été difficile à convaincre, le Maroc ayant soutenu la candidature de Djibouti pour le poste de membre non permanent du conseil de sécurité de l’ONU pour 2021-2022 contre celle du Kenya, finalement victorieux.

Le Kenya fait partie des pays africains abritant une ambassade de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et n’étant pas passé dans le camp des neutres vis-à-vis du Sahara occidental. Certains soutiens historiques du Polisario, comme le Nigeria ou l’Angola, se sont récemment doucement éloignés de l’orbite de l’Algérie sur ce dossier. D’autre part, certaines personnalités politiques kenyanes demeurent très pro-RASD, comme la ministre des sports et ancienne ministre des affaires étrangères Amina Mohamed (2013-2018), candidate malheureuse au poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2020, finalement remporté par la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala. Amina Mohamed est proche de Kenyatta, qui tente de la placer à tout prix à la tête d’une organisation internationale avant son départ du pouvoir en 2022.

 Africa Intelligence

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