Comment le gaz de TotalEnergies sert de carburant aux avions de combat russes en Ukraine

Le groupe pétrolier français est le seul parmi ses pairs à continuer son activité en Russie. Il perçoit des revenus sur la vente de condensat de gaz qui, une fois transformé en kérosène, ravitaille les avions russes bombardant l’Ukraine.

En Russie, TotalEnergies n’exporte pas seulement du gaz vers l’Europe, comme il l’explique souvent pour justifier sa présence sur place. Le géant pétrolier français exploite, avec son partenaire local Novatek, un gisement d’où sont extraits des condensats de gaz, un hydrocarbure liquide qui, une fois transformé en kérosène, sert à ravitailler des avions de combat russes engagés dans la guerre en Ukraine. L’entreprise Terneftegaz, qui exploite ce gisement, est détenue à 49 % par TotalEnergies et à 51 % par Novatek.

Grâce aux informations compilées par l’ONG Global Witness et obtenues auprès de la base de données financières Refinitiv, détenue par la Bourse de Londres, Le Monde a pu retracer la chaîne d’approvisionnement qui mène du gisement de gaz de Termokarstovoïe, en Sibérie, jusqu’à deux bases aériennes militaires (Morozovskaïa et Malchevo) abritant chacune un escadron d’avions de combat multirôle. Ces escadrons sont accusés par Amnesty International et Human Rights Watch d’avoir frappé la population civile ukrainienne, notamment le bombardement du Théâtre de Marioupol, qui aurait causé la mort d’environ 600 personnes, le 16 mars 2022. Un « crime de guerre avéré », selon Amnesty International.

Dans ce cas, il est encore difficile d’attribuer la responsabilité du bombardement à un équipage précis. Les enquêteurs d’Amnesty International avancent que « l’appareil russe le plus susceptible d’avoir mené l’attaque est un avion de combat multirôle de type SU-25, SU-30 ou SU-34, qui sont déployés sur des aérodromes voisins ». La plupart des bombardements sur Marioupol (440 000 habitants au début de l’invasion) ont été effectués par des avions de combat basés à Morozovskaïa, situé à 350 kilomètres de la cible, dans la région de Rostov. Le Monde a recueilli plusieurs témoignages de survivants de Marioupol racontant avoir subi les bombardements d’avions Soukhoï (dont le préfixe est SU-) qui tournoyaient fréquemment dans le ciel de la ville.

Rôle minimisé

Le groupe français, qui a publiquement condamné l’invasion russe en Ukraine (tout en omettant de traduire cette condamnation en langue russe sur son site Internet), minimise son rôle dans l’exploitation du condensat de gaz. « TotalEnergies n’est pas opérateur des installations de Terneftegaz, qui sont opérées par du personnel de Novatek », précise-t-il, ajoutant qu’il « ne participe pas aux décisions de valorisation des condensats par Novatek » et n’a « pas de contrôle sur ses ventes. » L’actionnaire majoritaire Novatek est-il seul à prendre toutes les décisions avec 51 % des parts de la coentreprise ? « Les seuils de majorité dépendent de la nature des décisions », admet TotalEnergies, reconnaissant de facto être en mesure de bloquer certaines décisions.

La base de données de Refinitiv montre que Morozovskaïa a reçu une livraison de kérosène depuis la raffinerie d’Omsk, qui se ravitaille en condensat de gaz coproduit par TotalEnergies, juste deux jours avant le début de la guerre, et ce pour la première fois depuis cinq ans. Vingt-deux jours plus tard survient le massacre du Théâtre de Marioupol, qui aura un retentissement mondial. Mais une semaine après le drame, la coentreprise de TotalEnergies continue d’approvisionner la raffinerie qui fait parvenir une deuxième livraison à la base de Morozovskaïa. Ces dernières s’accélèrent et se poursuivent ensuite à un rythme pluri-hebdomadaire, sans que TotalEnergies ne juge opportun de se retirer de Terneftegaz, malgré les risques que le condensat soit utilisé comme kérosène par l’armée russe.

Le groupe s’est pourtant doté d’un « plan vigilance » afin « d’identifier les risques et de prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, et l’environnement résultant des activités de l’entreprise. » Il avance que son partenaire russe Novatek « traite et commercialise de façon indifférenciée [l’intégralité de ses productions de gaz et de liquide] ». Parallèlement, les bombardements meurtriers sur les civils de Marioupol au moyen de munitions non guidées et notoirement imprécises se poursuivent jusqu’à la mi-mai.

 

La base aérienne de Malchevo (région de Voronej), qui se fournit en kérosène à la raffinerie d’Omsk, laquelle est alimentée en condensat de gaz provenant de Termokarstovoïe, s’approvisionne à une fréquence pluri-hebdomadaire entre le 18 avril et le 19 juin, toujours d’après la base de données de Refinitiv. L’escadron de SU-34 basé à Malchevo est utilisé par les forces aérospatiales russes pour bombarder la ville de Kharkiv et sa région, qui sont toujours âprement disputées.

Profits inespérés

« Nous avertissons les entreprises depuis des mois qu’en achetant le pétrole de sang de Poutine elles financent le meurtre de civils ukrainiens, déclare au Monde Oleg Ustenko, le conseiller économique du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, mais TotalEnergies a franchi un pas supplémentaire en alimentant des crimes de guerre ».

 

Selon l’ONG Global Witness, à l’origine de cette enquête, « ces révélations contredisent les affirmations de TotalEnergies, en mars, selon lesquelles les activités de sa coentreprise n’ont aucun lien avec la conduite d’opérations militaires par la Russie en Ukraine ». De graves accusations qui augmentent la pression sur le géant français, seul grand groupe pétrolier occidental à avoir refusé de se désengager de l’exploitation d’hydrocarbures russes après l’invasion de l’Ukraine, en février.

 

Shell, BP, Exxon, Equinor ou encore ENI ont annoncé dès mars leur intention de renoncer à leurs actifs russes, subissant au passage des pertes colossales. Rien de tel pour TotalEnergies, pour qui demeurer en Russie a au contraire permis de réaliser des profits inespérés. Fin juillet, le groupe français annonçait avoir engrangé un bénéfice record de 5,7 milliards de dollars (5,72 milliards d’euros) au deuxième trimestre 2022, deux fois et demie plus élevé que sur la même période l’année précédente. Un résultat dopé par la forte hausse du prix des hydrocarbures sur fond de guerre en Ukraine. En 2021, TotalEnergies réalisait en Russie 31,5 % de sa production de gaz, laquelle représentait 11 % de son résultat. « Je ne peux pas imaginer que les actionnaires de TotalEnergies aient donné à leur PDG un mandat l’autorisant à poursuivre les activités [du groupe] en Russie alors que le pays commet des crimes de guerre en Ukraine », souligne M. Ustenko.

 

En ces temps de guerre où la Russie est frappée de sanctions, le condensat de gaz, moins connu que le gaz naturel ou le pétrole brut, est un hydrocarbure léger qui présente de nombreux avantages. « Il permet de fabriquer des carburants comme le kérosène pour avion, sans passer par des opérations complexes de raffinerie, explique Jérôme Sabathier, chef du département économie et évaluation environnementale à l’institut IFP Energies nouvelles. S’il est de bonne qualité, le ratio de diesel ou de kérosène pour avion peut monter jusqu’à 40 %. »

 

« 3 400 réservoirs de Soukhoï »

 

 

Ce pétrole léger est récupéré au moment de l’extraction du gaz grâce à la diminution de la pression et de la température en surface, qui provoque une condensation de certains des hydrocarbures les plus lourds. « Le condensat s’obtient de différentes manières, à partir d’un gisement de gaz ou d’une usine de transformation, et les pays ne le classent pas dans la même catégorie, affirme Jérôme Sabathier, il échappe donc souvent aux quotas et aux réglementations. »

 

La production en condensat de gaz de l’entreprise codétenue par TotalEnergies est importante. Selon les données fournies par Refinitiv, 63 millions de litres ont été extraits de Termokarstovoïe en mars 2022, et près de 67 millions le mois suivant, en avril. La production est transportée directement vers l’usine de transformation, via un gazoduc qui s’étend sur 200 kilomètres. Des données de la NASA et des images prises par le satellite européen Sentinel-2 consultées par Le Monde indiquent que le gazoduc était bien en activité ces derniers jours, comme le montre la présence de torchères, ce gaz rejeté dans l’atmosphère en brûlant.

 

« Le condensat doit ensuite être stabilisé au moyen d’une opération chimique et on doit aussi lui retirer toutes les impuretés et métaux », décrit Jérôme Sabathier. Une opération effectuée à l’usine de transformation de Purovsky, qui appartient au groupe Novatek. Dans son rapport annuel de 2021, ce dernier affirme acheter « tout le condensat instable de gaz fabriqué par sa coentreprise Terneftegaz ». Là encore, TotalEnergies participe indirectement à cette étape de transformation, puisqu’il est actionnaire à hauteur de 19,4 % de Novatek (au 31 décembre 2021), numéro deux du gaz en Russie. « En tant qu’actionnaire minoritaire [19,4 %] de Novatek, TotalEnergies n’a aucun contrôle sur les activités opérationnelles de Novatek », précise toutefois le groupe français.

 

C’est ensuite par voie ferroviaire que les condensats stabilisés sont envoyés à la raffinerie, où ils sont transformés en carburant. Selon les chiffres fournis par Refinitiv, des centaines de trains doivent être mobilisés pour les transporter chaque mois. Or, pour la première fois depuis 2017, 42 700 tonnes de carburant ont été transportées par wagons-citernes entre la raffinerie et les deux bases aériennes de Morozovskaïa et Malchevo en l’espace de cinq mois. « De quoi remplir 3 400 réservoirs de Soukhoï SU-34 », selon Global Witness.

Dizaines de livraisons mensuelles

Les premières livraisons quittent la raffinerie le 13 février, et arrivent le 22 à la base aérienne de Morozovskaïa, deux jours seulement avant le début de l’offensive russe en Ukraine. La base de données révèle une dizaine de livraisons chaque mois pour les deux bases aériennes, la dernière datant du 27 juillet – les informations pour le mois d’août ne sont pas encore disponibles. Tout laisse donc à penser que les livraisons de kérosène se poursuivent encore aujourd’hui.

 

« L’histoire jugera TotalEnergies, insiste M. Ustenko, mais l’entreprise doit être tenue pour responsable bien avant cela. » L’accusation de complicité de crime de guerre est toutefois difficile à étayer. « Il n’y a ni crime de guerre, ni complicité de crime de guerre par négligence. Le complice doit donc avoir l’intention et la connaissance que des civils seront tués. Savoir qu’une aviation tue aussi des civils ne suffit pas, car, sinon, toutes les livraisons d’armes à tous les belligérants seraient interdites », explique Marco Sassoli, professeur de droit international à l’université de Genève et spécialiste du droit de la guerre. M. Sassoli met en avant les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, auxquels TotalEnergies affirme souscrire. Pour l’universitaire, la violation de ces principes « ne mène pas à une responsabilité pénale, mais peut impliquer des conséquences au civil ».

« Notre partenaire en Russie est une entreprise privée. S’il avait été lié à l’Etat russe, notre analyse aurait certainement été différente », expliquait Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, dans une interview au quotidien Ouest-France, le 15 juin, pour justifier sa présence dans le pays, sans tenir compte de l’extrême porosité entre les deux sphères. Novatek, le partenaire en question, est une entreprise « privée indépendante », insiste le groupe. Si elle l’est sur le papier, l’un de ses principaux actionnaires (23 %), Guennadi Timtchenko, est toutefois une vieille connaissance de Vladimir Poutine, grâce à qui il a construit une immense fortune dans le négoce de pétrole.

 

Elevé par la France au rang de chevalier de la Légion d’honneur, en 2013, pour avoir joué un rôle déterminant dans la prise de participation de Total dans Novatek, le milliardaire russe a par la suite été ajouté sur la liste des sanctions européennes et britanniques après l’invasion de l’Ukraine, alors qu’il était déjà visé par des sanctions américaines depuis 2014. M. Timtchenko est « une connaissance de longue date du président de la Fédération russe et est globalement décrit comme l’un de ses confidents, a justifié la Commission européenne, le 28 février. Il tire profit de ses relations avec des décideurs russes, il est donc responsable de soutenir des actions et politiques qui compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (…), d’apporter un soutien financier et matériel aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine ».

Pouyanné et M. Timtchenko se connaissent bien : ils étaient tous les deux coprésidents du Conseil économique de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe avant qu’ils ne démissionnent il y a quelques mois. Trois Français siègent toujours au conseil d’administration de Novatek, dont deux dirigeants de TotalEnergies et Emmanuel Quidet, le fondateur et actuel président de la chambre de commerce franco-russe. Très courtisé par les grands PDG français, M. Timtchenko faisait office d’intermédiaire permettant aux hommes d’affaires de l’Hexagone d’obtenir des audiences avec Vladimir Poutine.

« Un partenaire sérieux »

Le rôle de simple partenaire que se donne le géant pétrolier français est bien éloigné de la description qu’en a faite son partenaire russe Novatek lors de la signature de l’accord d’exploitation du gisement de gaz, en juin 2009. TotalEnergies « est un partenaire sérieux dont la technologie, combinée à l’expérience de Novatek, permettra d’améliorer l’efficacité du développement de ces gisements géologiquement complexes du champ de Termokarstovoïe, situé dans un territoire très éloigné », affirmait alors Leonid Mikhelson, le patron de Novatek, troisième oligarque le plus fortuné de Russie.

Cité dans un article du 18 février 2021 du quotidien économique russe Vedomosti, Igor Youchkov, analyste au Fonds national pour la sécurité énergétique, avançait un autre argument : « La coopération avec Total permet à Novatek de mieux défendre ses intérêts auprès des pays occidentaux, notamment de réduire la pression liée aux sanctions américaines, et d’obtenir des financements pour des projets communs, tandis que, pour Total, le travail avec Novatek lui est bénéfique d’un point de vue économique, car c’est le plus grand producteur de gaz naturel liquéfié en Russie. »

 

C’est via une filiale enregistrée aux Pays-Bas, un eldorado fiscal et réglementaire bien connu des entreprises, que TotalEnergies est devenu actionnaire à hauteur de 49 % de la coentreprise. Total Termokarstovoye BV n’a été transféré en France qu’en 2019. En 2021, son « résultat financier est essentiellement constitué des dividendes de Terneftegaz pour un montant net de 19 249 981,71 euros », peut-on lire dans le rapport des commissaires aux comptes auquel Le Monde a eu accès. La participation de TotalEnergies dans la coentreprise Terneftegaz était valorisée à près de 197 millions d’euros au 31 décembre 2021. Le coût pour son image risque d’être bien plus élevé.

Emmanuel Grynszpan et Julien Bouissou

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