Lassée de voir le coltan des mines des Kivus et du Tanganyika transformé et réexporté par les pays voisins, au premier rang desquels le Rwanda, la RDC travaille à monter des usines de transformation et des fonderies pour traiter le minerai sur place. Une initiative qui intervient alors qu’un rapprochement est en cours entre Kinshasa et Kigali.
Premier producteur de coltan d’Afrique, la RDC estime ne pas en profiter assez. Les cargaisons de ce minerai, dont sont issus le tantale, mais aussi le niobium, sont acheminées brutes et souvent clandestinement dans les pays voisins, en particulier au Rwanda, avant d’être réexpédiées vers des fonderies et raffineries en Asie, Europe ou ailleurs. Après transformation, les fondeurs réalisent d’importantes marges en revendant le produit fini aux industriels de l’électronique ou de la téléphonie, qui en sont de grands consommateurs.
L’Etat congolais ne profite que d’une toute petite partie de ces transactions, alors qu’il possède une grande partie des réserves mondiales. Pour récupérer des parts de ce marché, la RDC a longtemps cherché à mieux contrôler ses frontières. Face aux maigres résultats de cette politique, le secteur public minier congolais a changé son fusil d’épaule et privilégie désormais les unités de transformation.
Transformer le coltan en interne
Enregistrée le 9 mars à Kinshasa, la société Congo Fair Mining (CFM) aura pour principal terrain d’activité l’est de la RDC, et plus précisément Goma. A proximité du chef-lieu de la province du Nord-Kivu, CFM entend construire une unité de concentration du coltan ayant la capacité de produire 75 à 100 tonnes par mois.
CFM est codétenu par la Coopérative des artisanaux miniers du Congo (CDMC, 70 %), société privée dirigée par Serge Mulumba Kalambay active dans l’extraction et le commerce de « 3T » (étain, tantale, tungstène), et par l’entreprise publique congolaise Sakima (Société aurifère du Kivu et du Maniema, 30 %), dont le DG est Fidèle Basemenane Kasongo. La Sakima contrôle de nombreux permis d’or comme de « 3T » dans les Kivus et tente de collecter les revenus de l’Etat sur les projets miniers dans la zone, qui se réduisent la plupart du temps à des portions congrues, l’exploitation illégale étant plus souvent la règle que l’exception dans la région.
Congo Fair Mining, l’association entre CDMC et la Sakima pour laquelle un contrat a été conclu le 10 décembre 2020, vise à rassembler des creuseurs sur deux permis de coltan appartenant à Sakima – à Masisi, dans le Nord-Kivu, et à Koïla, dans le Maniema -, puis à traiter le minerai sur un site proche de Goma. En affectant aux creuseurs une zone d’extraction, plutôt que de les laisser opérer où ils veulent, et surtout en finançant, via la Sakima et CDMC, une usine qui se chargera de traiter le minerai pour en faire du concentré de coltan puis de l’exporter, les autorités de RDC ambitionnent de limiter une petite partie des trafics illégaux vers le Rwanda. C’est de ce pays voisin de la RDC que le coltan est le plus souvent exporté vers les acheteurs internationaux, notamment des raffineries en Asie et en Europe.
L’objectif de Congo Fair Mining est de générer, via la Sakima, des revenus pour l’Etat tout en réduisant les violences souvent provoquées par l’exploitation illégale des ressources, allant dans la droite ligne de l’objectif du président Félix Tshisekedi, qui souhaite notamment apaiser l’est de la RDC. L’actionnaire principal de Congo Fair Mining, la société CDMC, avait cependant elle-même été accusée de participer au trafic illégal de minerais extraits en RDC ce qu’elle a systématiquement réfuté.
Après les usines, les raffineries
Congo Fair Mining vient reproduire un projet-pilote de CDMC dans le Tanganyika, gouverné jusqu’à sa destitution le 6 mai par Zoé Kabila Mwanza Mbala, frère de l’ex-président de RDC Joseph Kabila. En 2016, CDMC a ouvert une mine de coltan et une usine de traitement à 200 km de Kalémie, capitale de la province. Stoppées en 2018 à la suite de la baisse des prix du minerai sur les marchés internationaux, les opérations à Kalémie ont repris en 2021 et ciblent une production de 75 à 100 tonnes de concentré de coltan par mois.
A terme, CDMC veut ériger une raffinerie capable de transformer le concentré de coltan en sel de tantale sur le site de Kalémie. Produit plus pur et plus enrichi, le sel de tantale se vend à un meilleur prix que celui qui sort de l’usine actuelle. L’objectif est de produire jusqu’à 200 tonnes par mois, et ainsi de conserver en RDC une plus large partie de la chaîne de valeur du coltan. Pour que la raffinerie voie le jour, les financements restent à trouver et les infrastructures dans le Tanganyika devront être renforcées, afin d’assurer le transport de volumes importants dans des délais acceptables et de produire un volume d’électricité suffisant pour une telle unité.
Pax Coltana
Ce projet, extrêmement ambitieux, démarre cependant à un moment propice. La raffinerie de coltan de Kigali, qui devait aider le Rwanda à reprendre sa place de premier exportateur de coltan d’Afrique qu’il a détenue de 2000 à 2014, tarde en effet à voir le jour. Depuis 2018, l’homme d’affaires britannique Ray Power promet d’investir 22 millions de dollars, via sa société Power Resources Group (PRG), dans la construction d’une unité de transformation du coltan venu du Rwanda et des pays voisins pour en faire du tantale et du niobium. En juillet 2019, il avait racheté Metalysis, une société au bord de la faillite, mais qui avait développé une technologie de traitement des minerais utile à la future raffinerie et dotée d’experts au sein de sa direction. Néanmoins, l’an dernier, PRG et Metalysis ont décidé de se séparer via un management buy out, et Ray Power pilote désormais le projet au travers d’une nouvelle entité enregistrée au Royaume-Uni, Power Resources International. La pandémie de Covid-19 a également ralenti le processus. La construction a toutefois été lancée, avec un objectif de démarrage de l’unité en deuxième semestre. La capacité prévue est d’environ 45 tonnes de coltan passant chaque mois par l’usine.
A rebours de ses positions passées, le président rwandais Paul Kagamé se fait depuis plusieurs mois le chantre de la traçabilité et de la production minière responsable. Ceci doit attirer les investisseurs étrangers, que Kagamé tente aussi de convaincre de venir participer au développement d’autres secteurs dans le pays, comme la finance . Il tâche donc de se rapprocher de son homologue congolais pour trouver des solutions, tant à l’insécurité dans l’est de la RDC qu’aux trafics illégaux au niveau de la frontière. Ceux de minerais sont tout particulièrement ciblés, puisqu’ils participent au financement des groupes armés agissant en RDC et sont souvent opposés à Kagamé.
A cette fin, côté congolais, la Commission nationale de lutte contre la fraude minière (CNFM) se serait depuis quelques mois investie davantage dans le contrôle des passages à la frontière entre la RDC et le Rwanda. Toutefois, les arrangements informels et la mainmise de militaires ou de groupes armés sur certains gisements restent à l’heure actuelle très prégnants. En février puis en mars dernier, François Beya Kasongo, conseiller sécurité de Tshisekedi, et Jean-Bosco Kazura, chef d’état-major de l’armée rwandaise, se sont entretenus en vue de définir une stratégie conjointe à ce sujet. L’accélération de sa mise en place pourrait servir le président congolais, qui a défini la pacification de l’est de la RDC comme objectif à son gouvernement nommé en avril ainsi qu’à son mandat d’un an commencé en janvier à la tête de l’Union africaine (UA). La déclaration d’état de siège début mai au Nord-Kivu et en Ituri va en ce sens, et renforcera les contrôles militaires. Mais ses conséquences sur les trafics et les violences restent incertaines.
Les acheteurs étrangers, le vrai obstacle au projet
Les projets d’unités de transformation du coltan de CFM font face à un autre écueil bien réel. Ainsi, les acheteurs situés en Asie et en Europe des « 3T » congolais ne semblent pas très enthousiastes. La plupart d’entre eux sont des fonderies et des raffineries, qui perdraient une part de leur activité, donc de leurs revenus, avec la mise sur pied de telles usines en RDC. Et ce, même si ces dernières sont de taille réduite et ne se chargent que d’une partie du traitement du minerai, pour leur en laisser l’aspect le plus en aval : la fabrication de la poudre de tantale utilisée par l’électronique et la téléphonie. Or, ce sont bien ces consommateurs, asiatiques comme européens, qui assurent la viabilité du projet en acceptant d’acheter aux unités et permettraient donc de convaincre des investisseurs de mettre au pot.
Africa Intelligence