Covid-19 : Une séquence de LCI sur le test d’un vaccin en Afrique suscite l’indignation des internautes

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EDIT : le papier a été mis à jour à 19H35 ce vendredi après que Jean-Paul Mira et l’AP-HP ont envoyé des communiqués.

« Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques ? » Ces mots du professeur Jean-Paul Mira, chef du service de réanimation de l’hôpital Cochin à Paris, intervenant ce mercredi sur LCI au sujet de la piste du BCG, le vaccin contre la tuberculose, pour lutter contre le coronavirus ont provoqué la colère et de vives critiques de la part de milliers d’internautes.

Dans cette séquence diffusée en direct, le professeur suggère à Camille Locht, directeur de recherche à l’Inserm, de faire des essais sur le continent africain : « Est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation ? Un peu comme c’est fait d’ailleurs pour certaines études sur le sida. » Et le médecin de poursuivre : « Chez les prostituées, on essaye des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées et qu’elles ne se protègent pas. » Réponse de Camille Locht : « Vous avez raison, on est d’ailleurs en train de réfléchir à une étude en parallèle en Afrique. »

D O $ $ € # | 2020@DossehLaFamine14,2 k01:36 – 2 avr. 2020Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité15,2 k personnes parlent à ce sujet

Sur Twitter, l’extrait mis en ligne et visionné des millions de fois a soulevé une vague d’indignation. « Cette vidéo augmente vraiment ma tension, vraiment ! », « Si je peux être provocateur, la colonisation a l’air de beaucoup manquer à certains », ont commenté des internautes.

D O $ $ € # | 2020@DossehLaFamine · 2 avr. 2020

AlixBénézech@alixbenezech

😳
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C’est moi ou il sous entend que certains humains seraient des cobayes plus acceptables ? C’est pas possible horrible.. tenir ce genre de propos c’est monstrueux @csaudiovisuel39112:33 – 2 avr. 2020Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité96 personnes parlent à ce sujet

Amandine Gay, réalisatrice, et Dominique Sopo, président de SOS Racisme, ont fait part de leur décision de saisir le CSA. Le Parti socialiste a aussi réagi à cette séquence polémique dans un communiqué : « N’en déplaise à nos deux éminents professeurs, l’Afrique n’est pas un vivier de cobayes. Nous attendons de la part de LCI une condamnation sans appel de ces propos inacceptables. Nous demandons à la direction générale de la santé et à l’OMS de faire toute la lumière sur les pratiques évoquées. »

FAKE OFF

L’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), dont fait partie Camille Locht, a publié un communiqué dans lequel il évoque une vidéo tronquée et qui fait « l’objet d’interprétations erronées » : « Des essais cliniques visant à tester l’efficacité du vaccin BCG contre le Covid-19 sont en cours ou sur le point d’être lancés dans les pays européens et en Australie. S’il y a bien une réflexion autour d’un déploiement en Afrique, il se ferait en parallèle de ces derniers. L’Afrique ne doit pas être oubliée ni exclue des recherches car la pandémie est globale. »

Nous avons consulté plus largement la séquence ce « questions-réponses » à Camille Locht, animé par Arlette Chabot et intitulé « Traitement : la piste du vaccin BCG ». La question de Jean-Paul Mira se trouve à partir de 3′, comme vous pouvez le constater ci-dessous. Juste avant les propos qui ont choqué les internautes, le médecin souligne que « le problème est qu’on est en confinement avec des gens ultraprotégés. Il va falloir un nombre considérable de malades pour voir une différence [sur l’impact du BCG dans la contamination au Covid19], non ? » Ce à quoi Camille Locht répond en confirmant que les mesures de prévention comme les masques devraient faire diminuer la fréquence d’infection dans les semaines qui viennent en France. Il en déduit alors que l’étude devra se faire à grande échelle dans plusieurs pays étrangers, en prenant soin de coordonner les protocoles pour avoir des statistiques fiables.

Des tests sur 4.000 soignants en Australie

En France, « des essais cliniques avec le BCG pour voir s’il peut lutter contre les formes les plus sévères du Covid-19 sont en cours »,confirmait Jean Dubuisson, chercheur du CNRS au Centre d’infection et d’immunité́ de Lille, spécialisé dans le cycle de vie des coronavirus humains et la relation hôte-pathogène, ce mardi.

Au sujet de l’intervention du professeur Jean-Paul Mira sur LCI, le chercheur précise ce vendredi à 20 Minutes :« Des essais cliniques utilisant le BCG sont mis en place en Europe mais pas pour l’instant en Afrique. Camille Locht a donc répondu que ce serait une bonne idée de pouvoir étendre également ce type d’essai clinique en Afrique et, en ce sens, il a tout à fait raison. Le problème dans cette polémique vient de la manière dont le professeur Jean-Paul Mira a posé la question, qui était assez dérangeante d’un point de vue éthique, ce qui a conduit à des réactions sur les réseaux sociaux. »

« Concernant le vaccin BCG, les essais se font en Europe et aux USA, pas en Afrique », conforte de son côté Frédéric Tangy, chercheur du CNRS affecté au laboratoire d’innovation vaccinale de l’Institut Pasteur. « D’ailleurs, le BCG ne fonctionne pas très bien sur ce continent, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Ce qui est intéressant dans ce vaccin, ce sont ses effets non spécifiques. Comme pour le vaccin anti-rougeole, qui possède des propriétés anti-infectieuses larges. » L’Institut Pasteur a ainsi également entamé l’élaboration d’un vaccin à partir du virus atténué de la rougeole.

En Australie, pays évoqué par l’Inserm dans son communiqué, une équipe de chercheurs de l’Institut Murdoch à Melbourne a effectivement annoncé vendredi 27 mars avoir entrepris de tester le BCG sur une catégorie de population : « Le test concernera un total de quelque 4.000 personnels soignants dans les hôpitaux australiens », ont précisé les chercheurs.

« L’Afrique pourrait être plus exposée aux formes graves »

Contacté par Le HuffPost, Jean-Paul Mira réfute tout racisme et explique avoir voulu faire référence également aux différentes études en cours : « L’Afrique est touchée, mais il y a peu de tests effectués pour le prouver. Elle pourrait être encore plus exposée aux formes graves car il y aura peu de masques, et peu de confinement du fait de la structure sociale. Il me semblait alors intéressant qu’en plus de la France et de l’Australie, un pays africain puisse participer à cette étude dont je n’avais jamais entendu parler avant l’émission. »

Plus tard, dans la soirée, il a fait parvenir un communiqué précisant

« Je veux présenter toutes mes excuses, demander à celles et à ceux qui ont été heurtés, choqués, qui se sont sentis insultés par des propos que j’ai maladroitement prononcés sur LCI cette semaine, leur présenter mes excuses les plus sincères, parce que ces propos ne reflètent en rien ce que je suis, ce que je fais au quotidien, depuis maintenant 30 ans ».

Jean-Paul Mira a passé son compte Twitter en privé en raison des menaces et insultes qu’il recevait depuis cette séquence.

De son côté, l’AP-HP « prend acte de ces regrets et condamne toute prise de position qui, à tort ou à raison, pourrait être interprétée comme péjorative vis-à-vis de pays africains et s’engage à l’inverse à continuer à participer aux initiatives les plus utiles pour les soutenir d’un point de vue scientifique et médical ».

Quoi qu’il en soit, les chercheurs se veulent prudents : la piste du vaccin BCG est très intéressante, mais elle nécessite d’être explorée au sein d’essais cliniques rigoureux. Aucune donnée ne permet à ce jour de recommander une vaccination au BCG pour se protéger du Covid-19.

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