La seule règle qui compte dans le far west katangais dévoré par la fièvre du cobalt, c’est obtenir des concessions, les exploiter au plus vite, avant d’aller voir ailleurs : « Take the money and run. »
Les enfants handicapés du Centre Balou, à Lumumbashi, sont aussi des victimes de la pollution causée par l’exploitation minière dans la région.
Au Centre Balou, dans la périphérie de Lubumbashi, c’est la fête : une camionnette envoyée par la société Go Congo vient de décharger des paquets de biscuits, les mêmes que ceux qui garnissent les cartables des écoliers en ces jours de rentrée scolaire. Les friandises sont aussitôt distribuées aux gosses qui, sur la pelouse pelée par le soleil, tendent des fils sur des planches de tissage ou peignent de vieux pneus désormais transformés en fauteuils colorés. Les plus gourmands se ruent sur les paquets en riant et, maladroits, dévorent même l’emballage…
Il y a 42 ans que Maman Maggy gère ce centre qui accueille des enfants de la rue, mais surtout des jeunes qui ont été abandonnés à cause de leur handicap. Si les yeux brillent au vu des biscuits largement distribués et si des gosses s’approchent pour quêter un peu d’affection, il ne fait aucun doute que le Centre Balou accueille les plus déshérités des enfants du Katanga. L’état de la toiture, de la literie, des murs rongés par l’humidité démontre aussi la relative indifférence des pouvoirs publics. « Voici huit ans, le gouverneur Moïse Katumbi nous a donné un peu d’argent », assure Maman Maggy, « et les entreprises Forrest ont refait les toitures. »
Ce centre d’accueil, qui ressemble à un îlot de sérénité à l’orée de la ville bruyante, est à la fois joyeux et immensément démuni. Les enfants sont nourris grâce aux dons de particuliers, logés dans de vieux meubles glanés ici ou là. Dans les dortoirs, les lits, recouverts de tissus aux couleurs vives, sont défoncés… Cependant, les enfants, lourdement handicapés, jouent, rient, saluent en souriant. Ceux qui en ont la capacité fréquentent les cours de l’école primaire voisine, où les institutrices nous assurent que « puisqu’ils sont relativement peu nombreux, nous pouvons leur réserver un enseignement aussi personnalisé que possible »…
«Dès qu’Elie a été doté d’un ordinateur portable, il a appris à le manier avec ses pieds», explique Maman Maggy.
Maman Maggy tient beaucoup à nous présenter Elie, 22 ans, un garçon dont elle est immensément fière : il est déjà en deuxième année d’université ! Assis sur un lit couvert d’un drap coloré, le garçon nous fixe de ses yeux très vifs, sourit, puis retourne à son ordinateur et à son téléphone, des engins posés devant ses pieds extrêmement musclés. Et pour cause : sous son T-shirt jaune et vert, on ne distingue que la pointe des épaules. Elie est né sans bras. Maggy explique que « doué d’une vive intelligence, il a toujours voulu apprendre, et dès qu’il a été doté d’un ordinateur portable, il a appris à le manier avec ses pieds, maîtrisant les touches avec ses orteils ! Aujourd’hui, il suit ses cours à distance et assure qu’il veut, au minimum, être informaticien… ».
« Ils sont de plus en plus nombreux »
Pendant que le garçon retourne à son PC, Maggy nous emmène vers une salle réservée aux jeunes enfants, et elle soupire : « Ils sont de plus en plus nombreux… Bien souvent, des gens nous amènent des gosses handicapés découverts dans des baraquements installés aux abords des cités minières. Les parents, des creuseurs artisanaux qui vivent au jour le jour, sont incapables de s’en occuper et les rejettent. On trouve des gosses couchés dans les fossés et dans les champs et parfois, invoquant le mauvais sort, les gens les tuent… Ces enfants lourdement handicapés deviennent de plus en plus nombreux. Autrefois, le phénomène n’avait pas l’ampleur qu’il a prise aujourd’hui… »
Même si elles apportent à ces enfants tout l’amour du monde, les éducatrices se sentent impuissantes car les pouvoirs publics les aident bien peu et, en ville, la plupart des gens préfèrent détourner le regard pour éviter de voir ces enfants aux jambes paralysées, aux grands bras maladroits et qui pourtant jouent de la guitare lorsqu’ils le peuvent et tentent de faire leurs devoirs de classe…
« Une pollution majeure »
C’est là que nous réalisons que le Centre Balou est l’exacte illustration des explications scientifiques que le professeur Arthur Tshamala Kaniki nous donnait voici deux ans dans son laboratoire installé au cœur de l’Université de Lubumbashi. Ayant bénéficié du soutien de la Banque africaine de développement, le chercheur attaché au département d’ingénierie chimique consacre sa vie à analyser l’air, le sol, l’eau, mais aussi le placenta des femmes, l’urine des enfants. C’est ainsi que, découvrant des traces métalliques et des concentrations élevées de cobalt dans les corps examinés, il a conclu que les poussières des remblais des grandes mines se retrouvaient dans les poumons, le sang, les matières fécales…
Chercheur spécialisé en toxicologie de l’environnement, Paul Musa tire les mêmes conclusions : « Les radiations radioactives sont partout et plus la teneur des minerais est élevée, plus important est le taux de réactivité… »
Arthur Kaniki confirme que dans la cité minière Kawama, il a lui-même constaté « la multiplication des malformations congénitales, mains déformées, absence de nez, macrocéphalie… Cette pollution majeure pourrait cependant être atténuée si les remblais miniers étaient entourés d’une sorte de membrane afin d’empêcher la poussière de se répandre sur les cités ».
Loin de l’inquiétude des scientifiques, plus loin encore du Centre Balou qui ne vit que grâce à la charité individuelle, les géants du secteur minier, qu’ils soient chinois, canadiens, américains, ne se soucient guère des effets de la pollution, considérés comme un secret d’Etat. Car la seule règle qui compte dans le far west katangais dévoré par la fièvre du cobalt, c’est obtenir des concessions, les exploiter au plus vite, avant d’aller voir ailleurs : « Take the money and run. »
Le Soir