RDC : Génocide Banyamulenge, minorité, complicité avec le Rwanda, création d’un État autonome (Interview H. Hintjens et D. Ntanyoma)

Helen et Delphin

“Les Banyamulenge ne cherchent pas à créer leur propre État comme Israël pour les Juifs. Au lieu de cela, ils veulent simplement être acceptés comme citoyens de la RDC et de vivre en paix avec d’autres tribus congolaises” (Une interview accordée à la  Rédaction de Congovirtuel par Helen Hintjens, professeure/ISS  et Delphin Ntanyoma, candidat doctorat et représentant de la diaspora Banyamulenge de Pays-Bas

La persécution des Banyamulenge en RDC et au Burundi, la question de la balkanisation du Congo ou encore le dossier de Minembwe

  • (Congovirtuel) Pensez-vous que la menace de l’extermination ou d’un génocide des Banyamulenge est réelle au Congo?

(Réponse/Helen &Delphin) Oui, si le génocide est compris comme un processus et non comme un événement unique. Le génocide s’est poursuivi au fil du temps, réduisant le nombre de la population Banyamulenge et menaçant de les éliminer du Congo.

Les Banyamulenge ont été dépeints comme des “ nouveaux venus” depuis la domination coloniale. On les appelle «envahisseurs»,  – hommes, femmes et enfants – sont considéré comme «originaire» du Rwanda ou du Burundi.

La «solution» offerte par les politiciens est d’expulser tout le groupe du Congo, ou de les exterminer. De plus en plus massacrés, ou en exil, nous pensons assister à un génocide lent et silencieux contre les Banyamulenge. La théorie de la race coloniale «hamitique» est toujours admise au Congo, et les Banyamulenge et d’autres groupes ethniques «apparentés» sont considérés comme «pas de vrais Congolais» et n’ont donc pas droit à la citoyenneté. Leurs droits de nationalité ont été supprimés en 1982 et ils n’ont pas pu participer à la Conférence Nationale Souveraine au début des années 1990.

En plus de cela, une résolution parlementaire de Vangu Mambweni (du CNS) déclara que tous les Banyarwanda, y compris les Banyamulenge, devraient être expulsés du Congo avant le 31 décembre 1995.

En octobre 1996, l’ancien gouverneur du Sud-Kivu Lwabanji Lwasi Ngabo (aujourd’hui ministre provincial de l’Intérieur du Sud-Kivu) a lancé un ultimatum selon lequel les Banyamulenge devraient quitter le Congo ou affronter l’armée, menaçant des bombardements aériens. Après son ultimatum, des milliers de Banyamulenge ont été tués à Ngandja, Bibobogobo, Baraka, Mboko, Lweba, Uvira et Bukavu par des assaillants combinés (pour plus de détails, voir le rapport Mapping de l’ONU: 71-76).

Les forces de sécurité nationales ont participé aux meurtres de 1996 contre les Banyamulenge. Des témoins rapportent que des centaines de Banyamulenge ont été brûlés, ou jetés vivants dans le lac Tanganyika et leurs maisons incendiées  et des centaines d’enfants pris en otages ont disparu.  

Par ailleurs, 250 à 300 cadavres ont été exhumés d’une fosse commune à Lweba (territoire de Fizi) en 2005, leurs restes ont été jetés dans le lac Tanganyika, pour dissimuler les preuves de ce massacre.

En août 1998, les Banyamulenge ont de nouveau été systématiquement visés à la suite d’un discours public du président Laurent Désiré Kabila et de son entourage. Son chef de cabinet a appelé à «une mise à mort systématique et méthodique des écumes et de la vermine». Des milliers de Banyamulenge ont été tués à travers le Congo, y compris des soldats banyamulenge désarmés (certains se trouvaient dans des centres de formation militaire) et des civils à Kamina, Kalemie, Kinshasa et Lubumbashi. Les meurtres et les traitements inhumains ont affecté les Banyamulenge dans toutes ces régions. Pendant ce temps, quelque 25 000 civils banyamulenges ont été expulsés militairement dans la province du Katanga (localités de Vyura-Moba) par l’armée de Kabila. Leur seul défaut était d’être les Banyamulenge qui ne méritent pas de vivre sur la terre d’autrui. À la suite de la chasse à l’homme à Vyura-Moba, environ 400 personnes ont été tuées par les services de sécurité, lors d’une attaque planifiée contre trois églises où les Banyamulenge ont cherché à se «protéger».

Depuis 1998, la violence et le meurtre de Banyamulenge dans différentes régions de la RDC se poursuivent. La situation actuelle est particulièrement préoccupante. Plus de 80% (est. 300) des villages Banyamulenge du Sud-Kivu ont été incendiés et détruits. Les quelques civils restants sont maintenant déplacés, concentrés dans de minuscules zones à Minembwe, Mikenke et Bijombo (Muramvya). Ces localités font l’objet d’attaques constantes, régulières et coordonnées de la part de milices armées locales soutenues par les rebelles burundais. Dans ces minuscules zones, la vie est devenue comme dans un camp de concentration. Il y a un manque de nourriture.

Depuis juin 2019, les Banyamulenge à Minembwe sont coincés dans seulement 10 km2, incapables de se déplacer même pour chercher de la nourriture, sans être attaqués. Les civils de ces petites localités meurent de faim, n’ont pas accès aux champs et on estime que 165 000 bovins ont été pillés par les milices. Il semble que le plan soit d’exterminer les Banyamulenge par la famine et les attaques armées contre les civils assiégés. Ils sont obligés d’acheter de la nourriture dans leurs propres champs, tandis que d’autres communautés se déplacent librement dans la région.

Début octobre 2020, la situation s’est aggravée lorsque des groupes armés ont coupé deux routes d’approvisionnement restantes où les Banyamulenge à Minembwe pouvaient encore acheter de la nourriture. Cette persécution intense vise à tuer des civils par la faim. De cette manière, les tueurs espèrent éviter la responsabilité «directe» du génocide perpétré. Les Banyamulenge du Sud-Kivu ne peuvent pas fuir en dehors de la RDC.

  •  (Congovirtuel) Les Banyamulenge sont-ils donc des “apatrides”? Quelles sont les similitudes entre les Banyamulenge et les Rohingyas?


(Réponse/Helen & Delphin) Les puissances coloniales britanniques et belges ont traité groupes de personnes différemment, créant des héritages de division après l’indépendance.
La Citoyenneté et cartes d’identité retirées, supprimant les droits de ressortissants des deux groupes.
Les Rohingyas sont appelé les migrants du Bangladesh; Les Banyamulenge ont appelé les migrants du Rwanda.


Les moyens de subsistance économiques des deux groupes ont été détruits dans le cadre du génocide.
Les deux groupes ethniques  font l’objet de discrimination dans toutes les institutions publiques – éducation, santé, armée.


La violence sexuelle utilisée pour terroriser la communauté.
Dans Tous les cas (Rohingyas et des Banyamulenge), les attaques sont justifiées en raison de l’existence de forces d’autodéfense essayant de protéger les civils.


En outre, l’impunité totale pour les auteurs de massacres et de violences contre les deux groupes, y compris les auteurs militaires nationaux. Il n’y a pas de justice pour les victimes Rohingya ou Banyamulenge devant les tribunaux, pas de protection de la police (ni de l’ONU) pour les civils.


Il y a un manque total d’aide humanitaire dans les camps des Rohingyas et dans les zones Banyamulenge.
Les deux groupes font l’objet de discours de haine et d’incitations publiques à la violence contre des groupes religieux / ethniques.

Les deux sont des objets de génocide par l’État et les forces sociales alliées.

  • (Congovirtuel) À votre avis, quelle est la principale raison qui fait que la minorité  Banyamulenge soit considérée comme  «non-grata» au Congo et au Burundi?


(Réponse Helen & Delphin) Cela a commencé avec la domination coloniale, lorsque les Rwandais ont été déplacés par des Belges et que les Banyamulenge ont été confondus avec les nomades, étant pastoraux. Être indésirable (non grata) au Congo est lié à ce statut d’être considéré comme des immigrants envahisseurs ».

Cette petite minorité, ainsi que les Tutsi du Nord-Kivu, ont été accusés de tous les problèmes de la RDC. Au lieu de tenir les acteurs internationaux et étatiques responsables des guerres, de la pauvreté et des morts massives de civils au Congo au cours des dernières décennies, il semble plus facile pour les acteurs politiques et les groupes armés de se rassembler pour blâmer les Banyamulenge et d’autres petites minorités, pour toutes leurs problèmes. Ceci est connu sous le nom de la stratégie du “bouc émissaire “et a été étudié dans le cas d’autres génocides par de nombreux chercheurs. René Girard, dans son livre «Bouc émissaire», nous rappelle que le bouc émissaire devient encore plus intense en période d’épidémie, comme avec COVID-19.

  •  (Congovirtuel) Comment pouvez-vous répondre aux personnes qui pensent que la revendication des Banyamulenge est plus  politique qu’humanitaire?

(Reponse/Helen&Delphin)Il n’y a aucun avantage à prétendre faire l’objet d’un génocide. Puisque même faire cette affirmation tombe dans les sourdes oreilles de la population locale, de l’État congolais et de la communauté internationale. Pourtant, comme les Rohinigya, les Banyamulenge doivent dire la vérité sur la situation actuelle. La réalité est qu’il y a un génocide qui se déroule lentement mais sûrement. Prétendre qu’ils sont des menteurs, comme cela est courant chez de nombreux hommes politiques congolais, n’explique pas quelle est la vérité.

La vérité est qu’en raison de leurs antécédents historiques et du fait que personne n’a jamais été puni pour avoir tué des civils banyamulenge, leur situation actuelle est très précaire. Nous pensons que les revendications de Banyamulenge sont légitimes et ne sont pas manipulées. Par exemple, les Banyamulenge sont encore pour l’instant attaqués avec la complicité de l’armée nationale congolaise. Ce sont des crimes qui peuvent faire objet d’une enquête indépendante.
En attendant, où peuvent aller les Banyamulenge? Il n’y a aucun endroit sûr dans la région. La situation au Burundi s’aggrave également alors que les Grands- Lacs sombrent à nouveau dans la guerre interrégionale. Le Rwanda et le Burundi se mènent une guerre par procuration à  l’est de la RDC, et maintenant le gouvernement burundais considère également que les Banyamulenge sont alliés au Rwanda. Au Burundi, c’est la chasse aux Banyamulenge. La question des Banyamulenge ne semble être la responsabilité de personne. Aucune agence internationale n’est disposée à assumer la responsabilité d’assurer leur sécurité, ni même la MONUSCO ou encore les Nations Unies. Ils sont indésirables d’abord au Congo, puis aussi dans les pays voisins.

  •  (Congovirtuel) Pourquoi la minorité Banyamulenge peut-elle être traitée comme une « minorité spéciale » parmi des centaines d’autres au Congo?


(Réponse Helen & Delphin) Les Banyamulenge ne veulent pas être traités comme une minorité spéciale. Ils ne veulent pas au moins être ignorés. Ils  veulent surtout être autorisés à vivre leur vie comme tous les autres citoyens congolais, vaquer à leurs occupations, entretenir leur famille, faire profil bas, mais ce n’est pas possible pour eux. Ils sont traités comme une «minorité spéciale» en étant blâmés pour la plupart des problèmes du Congo (et pourtant les Banyamulenge ne sont certainement Pas si puissants).

Quand Hitler a blâmé les Juifs pour tous les problèmes de l’Allemagne, a-t-il résolu ces problèmes en les anéantissant? Pas du tout. Il en va de même pour ceux qui demandent que les Banyamulenge soient anéantis. Si cela se produit, la situation au Congo ne s’améliorera pas. Le contexte historique nous dit que la persécution a été continue ces dernières années et la situation récente est que cette minorité fait maintenant face à une alliance armée entre les 4 plus grands groupes ethniques du Sud-Kivu, qui collaborent contre cette seule petite minorité. En ce sens, un traitement «spécial» n’est pas le souhait des Banyamulenge; leur souhait est de vivre, non de mourir.

Ces acteurs armés qui les attaquent bénéficient du soutien de groupes étrangers, de l’armée FARDC et de l’hostilité du gouvernement central. Les Banyamulenge ne sont protégés par personne, à l’exception des civils parmi lesquels ils vivent.

S’ils sont « spéciaux », c’est parce qu’ils sont particulièrement vulnérables en ce moment, d’être sélectivement ciblés et tués, alors que la communauté internationale ne travaille pas assez dur pour sauver leur vie, mais finit par être des spectateurs passifs d’un autre génocide dans la région de Grands-Lacs.

  •  (Congovirtuel) Comment répondez-vous aux gens qui croient que la minorité banyamulenge met en œuvre le plan de balkanisation du Congo de Kagame?


(Réponse Helen & Delphin) Si tel était le cas, alors les Banyamulenge quitteraient le Congo pour se rendre au Rwanda. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les pays voisins rejettent également les Banyamulenge du Sud-Kivu et les Tutsi du Nord-Kivu. Tous ont vu leur situation empirer de façon dramatique en raison d’un climat de tension entre le Rwanda et le Burundi.

En 2018, les forces de sécurité rwandaises ont tué des dizaines de réfugiés banyamulenges congolais qui protestaient pour un meilleur traitement ou un rapatriement au Congo. Les nombreux Banyamulenge qui ont fui au Burundi à la suite des massacres passé y ont également été tués, notamment lors du massacre du camp de réfugiés de Gatumba en 2004. Les services de sécurité burundais surveillent désormais ceux qui parlent le kinyarwanda (la langue nationale rwandaise). Les Banyamulenge parlent une langue qui est un mélange de Kirundi (du Burundi) et de Kinyarwanda (du Rwanda). Par conséquent, ils sont considérés comme « ennemi» par les deux parties.

Les Banyamulenge sont confondus avec les citoyens rwandais pour de nombreux Burundais qui ne connaissent pas la langue banyamulenge, connue sous le nom de kinyamulenge. Selon des rapports sur les droits de l’homme, d’autres Banyamulenge au Rwanda ont été arrêtés et emprisonnés arbitrairement.

L’affirmation selon laquelle les militaires banyamulenge aident le Rwanda ou le Burundi à «balkaniser» l’est du Congo est une distraction par rapport aux échecs du gouvernement congolais à apporter la paix et la prospérité à son peuple.

C’est une manière de distinguer à nouveau les Banyamulenge, et ce discours les met encore plus en danger. Comme l’histoire l’a enseigné, dans le passé, certains Banyamulenge (élites et militaires) ont combattu militairement avec les Forces de défense rwandaises (Armée patriotique du Rwanda) entre 1999 et 2002. Ils ont été instrumentalisés et se sont battus pour arrêter les massacres de leurs propres familles. Même alors, d’autres soldats banyamulenges se sont fermement opposés aux insurrections soutenues par le Rwanda, y compris le CNDP et le M23.

Les Banyamulenge craignent désormais qu’une alliance se soit développée entre le Rwanda et les groupes armés d’opposition burundais (Red-Tabara, Forebu, FNL), en soutien aux Mai-Mai attaquant désormais les villages et les civils Banyamulenge au Sud-Kivu depuis 2017. Ces Mai-Mai jurent d’éliminer les Banyamulenge. Dans ces conditions, Kagame n’a pas confiance, et les Banyamulenge ne sont pas du tout les marionnettes de Kagame. Ayant été poussés et tirés par les guerres au Congo, les Banyamulenge souhaitent désormais simplement survivre.

  •  (Congovirtuel).Pensez-vous que la minorité  Banyamulenge mérite son propre État indépendant afin de survivre à un possible génocide ou extermination comme les Juifs?


(Réponse Helen & Delphin)Nul part sur cette planète que les Banyamulenge peuvent mieux Vivre aujourd’hui, à part au Congo, et même  ceux de la diaspora où qu’ils se trouvent sont maintenant ne pourront vivre mieux que chez eux au congo. Les Banyamulenge sont dispersés dans le monde entier. Ceux qui vivent au Congo veulent toujours y rester et être acceptés. On ne peut pas leur donner leur propre État comme Israël pour les Juifs. Au lieu de cela, ils veulent simplement être acceptés comme citoyens de la RDC, avec d’autres citoyens. Ils veulent une attention internationale pour garantir ce droit. Les civils banyamulenges veulent une protection contre les attaques, que la MONUSCO devrait leur fournir. Ils ont un besoin urgent d’aide humanitaire, étant assiégés, affamés et dépourvus de toutes les nécessités de base. L’ONU, l’UE et les ONG humanitaires doivent désormais fournir une aide humanitaire pour prévenir le génocide par attrition.

Helen Hintjens est Professeure adjointe en développement et justice sociale de Institut international d’études sociales (ISS) La Haye/ Pays-Bas
Adresse email :hintjens@iss.nl
www.iss.nl/hintjens

Delphin Ntanyoma est candidat doctorat en économie  à l’Institut international d’études sociales de l’Université Erasmus / La Haye, auteur des plusieures publications sur le”genocide des Banyamulenge” et représentant de la diaspora Banyamulenge au Pays -Bas
https://easterncongotribune.com/

Related posts

One Thought to “RDC : Génocide Banyamulenge, minorité, complicité avec le Rwanda, création d’un État autonome (Interview H. Hintjens et D. Ntanyoma)”

  1. […] The most dramatic examples include persecution of the Hema of Ituri (see paragraph 81) and of the Banyamulenge of the High Plateau of Uvira/Fizi (mainly Minembwe). Felix Tshisekedi promised to end the violence if he was elected.  But instead, he seems to be […]

Leave a Comment