On l’a assez dit : dans la « colonie modèle » qu’était le Congo d’avant 1960, les Belges n’avaient rien vu venir, rares étaient ceux qui devinaient les aspirations à l’indépendance de nombreux Congolais, témoins des bouleversements dans les anciennes colonies françaises ou britanniques. Dès le lendemain de l’indépendance, le 30 juin 1960, la révolte de la Force Publique prit tout le monde de court et précipita le chaos. A l’époque, alors que les Européens fuyaient en hâte, des rumeurs circulaient selon lesquelles un nombre indéterminé de femmes belges auraient été violées par des Congolais, mais le rideau du silence retomba très vite.
Les membres de la Commission d’enquête parlementaire sur la colonisation se penchent aujourd’hui sur cette époque troublée et l’historien belge Frank Gerits (Université d’Utrecht) leur a communiqué des documents aussi précieux que significatifs : il apparaît que, dès juillet 1960, l’Etat belge avait secrètement donné la possibilité d’avorter aux femmes revenues enceintes de la colonie et qui auraient donné naissance à un enfant métis. Le journal De Morgen, qui a eu accès à ces documents retrouvés dans les archives du Premier ministre de l’époque Gaston Eyskens, précise que les ministres démocrates-chrétiens avaient conclu un accord avec les procureurs, à condition que toute communication sur ce sujet se fasse verbalement « étant donné la nature délicate de l’affaire ».
Selon l’historien Gerits, qui prépare un livre sur le sujet, « ce feu vert accordé à la pratique de l’avortement (qui n’allait être légalisé que trente années plus tard) n’était pas justifié par la compassion à l’égard des femmes violentées, mais par des considérations aujourd’hui qualifiées de « racistes », empêcher la naissance d’enfants métis. » Parmi les documents retrouvés par l’historien se trouve un mémorandum émanant du cabinet Eyskens expliquant que « la Belgique et en premier lieu le gouvernement, souhaite qu’aucune naissance ne résulte des actes de violence commis au Congo. »
Le fondement moral de ce souhait était l’opinion selon laquelle « perturber l’intégrité et l’ordre de la famille par l’arrivée d’un mulâtre (terme péjoratif désignant l’animal issu du croisement d’une jument et d’un âne NDLR) était pire qu’un curetage. »
Pas de poursuite
Vu le secret qui à l’époque entourait de telles opérations en principe illégales, il est difficile de savoir combien de femmes y ont recouru : l’anthropologue Bambi Ceuppens (AfricaMuseum) affirme « qu’elle était au courant de telles rumeurs ». En outre, à l’époque, il se disait que des religieuses rentrées en Belgique après avoir été violées auraient été autorisées à avorter. L’un des documents retrouvés par Gerits est une lettre adressée au Premier ministre Eyskens par le ministre de la Santé et de la Famille, après consultation avec le ministre de la Justice et le procureur fédéral. Il y était stipulé que les femmes revenues après le 30 juin et subissant un avortement ne pourraient être poursuivies et que des centres spéciaux seraient discrètement mis en place par les universités. Même si le cardinal Suenens soutenait officiellement que l’avortement, quelle qu’en soit la raison, était illégal, certains prêtres pensaient à l’époque qu’une intervention médicale pouvait se justifier et le mémorandum du cabinet Eyskens écrit explicitement que la Belgique, c’est-à-dire le gouvernement belge, « souhaite qu’aucune naissance ne résulte des actes de violence commis au Congo. »
Force Publique
Le nombre exact de femmes violées n’a jamais été précisé, mais le ministre de la Famille et de la Santé de l’époque estimait que sur les quelque 10.000 femmes revenues précipitamment du Congo, un millier d’entre elles auraient subi des violences sexuelles. Un ouvrage publié dans les années 60, « le Congo assassiné » par Jacques Marres et Yvan Vermast (éditions Max Arnold) remet en perspective les événements de l’époque. Il apparaît que les violences à l’égard des Européens et de leurs femmes n’étaient pas tant le fait des populations congolaises que des soldats de la Force Publique.
Jusqu’au 30 juin, les autorités belges crurent que les 25.000 soldats congolais, encadrés par un millier d’officiers belges, réussiraient à maintenir l’ordre. Plusieurs faits furent délibérément ignorés : un début de mutinerie à Matadi, une déclaration de mai 60 du Mouvement national congolais (le parti de Lumumba) selon laquelle « le Congo aurait sa propre armée, dirigée par ses propres fils », une lettre datée du 26 mars 1960 dans laquelle des soldats et des gradés congolais se plaignent « d’être traités comme des esclaves, mal pays, mal nourris, logés petitement ».
En outre, nul ne remarqua qu’en réalité beaucoup de soldats haïssaient les officiers belges, qui les traitaient avec sévérité et mépris, de sorte que l’inscription devenue célèbre du général Janssens « après l’indépendance = après l’indépendance » fut l’étincelle qui, au lendemain du 30 juin, mit le feu aux poudres. Selon des témoins de l’époque, les militaires congolais, trop souvent humiliés, fouettés, mal payés, se déchaînèrent en particulier sur les épouses belges de leurs officiers supérieurs, entre autres sur la base de Kitona dans le Bas-Congo, ce qui entraîna l’intervention de troupes venues de métropole sans l’autorisation du Premier ministre Lumumba…
Collette Braeckman