Parallèlement à ses fonctions d’ambassadeur du pouvoir congolais dans les milieux d’affaires, l’influent conseiller spécial de Félix Tshisekedi n’oublie pas de faire fructifier ses propres intérêts dans le négoce de produits pétroliers. Il s’appuie pour cela sur des liens très étroits tissés avec des membres de la famille Sassou Nguesso.
La rumeur court depuis plusieurs mois dans les hautes sphères du pouvoir congolais. Celle-ci voudrait que le conseiller spécial chargé des investissements auprès du président de la RDC Félix Tshisekedi loge, lors de ses fréquents séjours à Paris, dans la très chic avenue Montaigne, à deux pas des Champs-Elysées, dans un appartement qui appartiendrait à la famille de Denis Sassou Nguesso. En 1995, lors de son exil parisien, l’actuel chef de l’Etat du Congo-Brazzaville avait installé dans la même avenue un quartier général destiné à préparer son retour au pouvoir et prendre sa revanche face à son principal rival Pascal Lissouba, qui avait remporté les élections libres de 1992.
Jalousé au sein de la présidence pour son train de vie supposé et sa proximité avec Félix Tshisekedi – il l’a ainsi accompagné, le 7 février dernier, pour sa prise de fonction comme président de l’Union africaine (UA) -, le conseiller spécial Jean-Claude Kabongo habite bel et bien avenue Montaigne, dans un immeuble de style art déco qui jouxte des boutiques luxe. En revanche, il n’est pas logé par la famille Sassou Nguesso, Jean-Claude Kabongo louant son appartement auprès de la branche immobilier de la compagnie d’assurance italienne Generali, qui possède l’intégralité de l’immeuble.
Incontournable sur les dossiers économiques
Si la rumeur est fausse, elle met en lumière les interrogations autour de l’ascension de Jean-Claude Kabongo et ses liens avec la famille au pouvoir de l’autre côté du fleuve Congo. Depuis sa nomination en mars 2019 comme conseiller spécial chargé des investissements auprès de Félix Tshisekedi, il est devenu incontournable sur la plupart des grands dossiers économiques congolais, qu’il s’agisse du projet du Grand Inga , des différends pétroliers avec l’Angola ou encore des investissements égyptiens en RDC .
D’après les informations d’Africa Intelligence, le conseiller spécial de Tshisekedi jouit également d’une relation toute particulière avec un membre de la famille Sassou Nguesso. Il s’agit en l’occurrence de l’homme d’affaires Rodrigue Nguesso, neveu de Denis Sassou Nguesso, qui l’a récemment nommé pour assurer la supervision de la logistique et du transport des électeurs pour le prochain scrutin présidentiel. Rodrigue Nguesso est également l’époux de Soraya Pembe, la fille de l’ex-ministre de l’environnement en RDC Didace Pembe Bokiaga.
Voisins à Miami
Les deux hommes, qui « ne se quittent plus » selon les mots d’un parlementaire congolais, ont même été voisins en Floride, aux Etats-Unis. Via sa société financière JCK Investments, Jean-Claude Kabongo a ainsi acheté en 2012 un appartement pour environ 600 000 dollars sur l’îlot de Grove Isle, au large de Miami. S’il a revendu son pied à terre américain en 2019 pour moitié moins cher, il continue de se rendre régulièrement en jet privé ou en première classe à Miami. De son côté, Rodrigue Nguesso, via sa société J&R Purchasing Co, est également propriétaire de deux biens dans la plus grande ville de Floride, dont la valeur totale avoisine 3,5 millions de dollars. D’après les statuts de JCK Investments et de J&R Purchasing Co, ces sociétés ont pour point commun d’avoir le même agent agréé pour gérer leurs affaires : un certain Nasry Hasboun Jr.
Mais les liens entre les deux hommes vont au-delà des relations de voisinage. Selon nos informations, Rodrigue Nguesso a joué un rôle de facilitateur pour le compte de Jean-Claude Kabongo entre les deux rives du fleuve Congo. Après des études sur les bancs de l’université de Reims en France, où il était le secrétaire général de l’association des étudiants francophones, Kabongo s’est brièvement engagé en politique – il a notamment milité pour la réélection de Jacques Chirac en 2002 et a fait un bref passage en 2004 comme chargé de mission auprès du ministre de l’éducation François Fillon -, avant de se lancer dans le monde des affaires.
Le futur conseiller spécial a ainsi fondé African Trading Oil Co (Atol), une société spécialisée dans le négoce de produits pétroliers raffinés, qu’il a enregistrée à la fois au Royaume-Uni et en RDC. S’il a dissous la firme britannique en avril 2020 , soit un peu plus d’un an après son arrivée à la présidence, sa jumelle congolaise est restée active jusqu’à aujourd’hui.
Remous au ministère des hydrocarbures
Contacté par Africa Intelligence, Jean-Claude Kabongo affirme avec force s’être retiré des affaires de sa société pour se consacrer entièrement à ses fonctions de conseiller spécial – ce que démentent la plupart de nos interlocuteurs. En quelques années, Atol s’est fait une place de premier choix dans le marché très lucratif du commerce de carburant entre Kinshasa et Brazzaville, dont l’un des principaux acteurs est la société Orion Oil de l’homme d’affaires Lucien Ebata.
Proche lui aussi du pouvoir à Brazzaville, Ebata a été l’associé de Jean-Claude Kabongo au sein de la société domiciliée à Paris F. Afrique Média, éditrice de la franchise africaine du magazine américain Forbes . D’après les informations d’Africa Intelligence, Atol vend directement son carburant à l’entreprise étatique du Congo Brazzaville, la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), dont l’ancien directeur adjoint en charge de l’aval pétrolier n’est autre que Denis-Christel Sassou Nguesso, fils du chef de l’Etat et cousin de Rodrigue Nguesso.
Pour transporter son carburant jusqu’à Brazzaville, la société fondée par Jean-Claude Kabongo fait appel aux services de la société publique pétrolière de RDC Sonahydroc (Société nationale des hydrocarbures du Congo), dont elle utilise les barges pour traverser le fleuve – c’est le cas également d’autres sociétés d’importation de carburant. Cet arrangement permet à la Sonahydroc de rester la tête hors de l’eau, l’entreprise faisant face à de graves difficultés financières et d’importants arriérés de salaires.
Si Jean-Claude Kabongo sait rester discret sur son business, ses affaires commencent à provoquer certains remous au sein du ministère des hydrocarbures. D’après les informations d’Africa Intelligence, l’entourage du ministre Rubens Mikindo Muhima – celui-ci assure encore les affaires courantes dans l’attente de la nomination d’un nouveau gouvernement par le premier ministre Sama Lukonde Kyenge – s’est ému de voir à plusieurs reprises le conseiller spécial du président lui demander des services pour Atol. Jean-Claude Kabongo aurait ainsi demandé des dérogations pour faire accoster sa barge de produits pétroliers, même si celle-ci n’était pas à l’agenda du Comité professionnel des importateurs (CPI) de carburants.
Contacté par Africa Intelligence, le directeur de cabinet du ministre réfute ces assertions, notant que les dérogations se font désormais de manière écrite et qu’Atol est parfois désavantagé dans l’ordre de passage. « On prévoit d’ailleurs de les reléguer prochainement pour une livraison destinée à l’armée congolaise », affirme-t-il.
Africa Intelligence