AFFAIRE JOHN NUMBI: Le refuge du « superflic » au Zimbabwe négocié par Kabila?(Christophe Rigaud)

John_Numbi

La lente reconquête du pouvoir par Félix Tshisekedi se poursuit à Kinshasa. Après la reprise en main de l’Assemblée nationale puis du Sénat, la nomination de trois nouveaux juges à la Cour constitutionnelle, le président congolais cherche maintenant à neutraliser l’ancien appareil sécuritaire de son prédécesseur Joseph Kabila. Acculés par la justice et le risque d’être jeté en prison, deux symboles de la répression politique du régime Kabila ont décidé de basculer dans la clandestinité.

Faire taire ou intimider les voix dissonantes

Le premier à avoir pris la fuite est l’ex-patron de l’ANR, Kalev Mutond, à la tête pendant plus de 8 ans des très redoutés services de renseignements congolais. Le super-flic était visé par plusieurs plaintes d’anciens détenus pour arrestations illégales, actes de tortures, mauvais traitements ou séquestration. Il faut dire que sous l’ère Kabila, ses services ont servi de bras armé à une violente répression contre les opposants politiques de tous bords : responsables de partis, activistes de la société civile ou simples citoyens. Les cachots secrets de l’ANR, de triste réputation, ont été utilisés pour faire taire ou intimider toutes les voix dissonantes au régime en place.

Le« superflic »recherché par le parquet

Convoqué par le parquet général de Kinshasa le 9 mars, Kalev Mutond avait décliné l’invitation après un « avis négatif » de l’actuel patron de l’ANR, puis avait demandé que le dossier soit « réattribué » à un autre magistrat. Une demande qui sera finalement acceptée. Mais après avoir boudé le rendez-vous avec la justice, la pression a augmenté d’un cran sur l’ancien super-flic avec une première perquisition à son domicile dans la nuit du 10 au 11 mars. Kalev n’était pas à son domicile et le parquet a alors décidé de lancer un « avis de recherche » pour le retrouver. Sa famille explique dans un communiqué être sans nouvelle de l’ancien chef du renseignement et assure qu’une voix d’un homme inconnu répond sur son téléphone portable. Ironie du sort, la fille de Kalev Mutond a même interpellé le chef de l’Etat lors d’une nouvelle perquisition, de peur que des armes soient déposées au domicile familial pour compromettre son père. Une méthode malheureusement bien connue au sein de l’ANR du temps de Kalev Mutond.

Inquiété par les arrestations des meurtriers de Chebeya

Une autre pièce maîtresse du système sécuritaire de la Kabilie est également en train de vaciller. Il s’agit du général John Numbi, ancien inspecteur général de l’armée, récemment placardisé par Félix Tshisekedi. Mis en cause dans la mort de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana en 2010, John Numbi avait vu l’étau judiciaire se resserrer autour de lui ces derniers mois. L’un de ses bras droits, Christian Ngoy et Jacques Mugabo, qui ont tous les deux participé au double assassinat, ont été interpellés en septembre 2020 et en février 2021. Deux anciens policiers, présents également lors de la mort du militant des droits de l’homme et de son chauffeur, se sont réfugiés à l’étranger et ont décidé de révéler l’implication de John Numbi, comme « donneur d’ordre » du double crime. Ce qu’a toujours réfuté le militaire.

La fuite vers le Zimbabwe

Proche de Joseph Kabila et originaire de la très stratégique province du Katanga, où l’ancien président s’est retiré depuis plusieurs mois, John Numbi a décidé de quitter la RDC pour trouver refuge au Zimbabwe. L’information est rendue publique par l’ACAJ, une importante organisation des droits de l’homme congolaise. Selon son président, le général aurait décidé de prendre la fuite il y a deux semaines et son chargé de sécurité, Lunda wa Ngoie, aurait été arrêté. Selon nos informations, John Numbi et plusieurs de ses hommes se seraient, en effet, réfugiés au Zimbabwe sans que l’on sache si le général congolais s’y trouve encore actuellement. Une source sécuritaire nous a indiqués que Harare aurait bien prévenu Kinshasa de la présence de Numbi sur son sol, mais sans volonté d’intervenir.

Un refuge négocié par Kabila?

Pour l’instant, la présence de John Numbi et de « sa base » au Zimbabwe n’a pas été confirmée officiellement, ni par Harare, ni par Kinshasa. Mais plusieurs sources militaires soulignent une étrange concomitance de calendrier entre la fuite de John Numbi et la « tournée » de Joseph Kabila à Abou Dhabi, en Tanzanie et… au Zimbabwe début mars. Le magazine Jeune Afrique avait même révélé que l’ancien président congolais avait dîné avec son homologue zimbabwéen Emmerson Mnagagwa. Au sein du renseignement militaire, on se demande si « l’accueil » de John Numbi et de ses hommes n’a pas été négocié lors de cette rencontre. D’autant que les relations entre Joseph Kabila et le Zimbabwe s’étaient fortement resserrées depuis 2018.

Christophe Rigaud – Afrikarabia

Journaliste, directeur du site Afrikarabia consacré à l’actualité en République démocratique du Congo (RDC) et en Afrique centrale.

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