L’Angola en sauvetage militaire de Tshisekedi dans son bras de fer avec Kabila ? JJ Wondo

felix et joao novembre luanda

Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, s’est rendu ce lundi 16 octobre 2020 à Luanda pour une courte visite de travail avec son homologue angolais João Lourenço.

Tshisekedi en visite en Angola en quête de soutien diplomatique et militaire contre Kabila

S’adressant à la presse à l’issue du tête-à-tête, Tshisekedi a révélé qu’il était venu à Luanda pour partager avec le chef de l’Etat angolais les idées qu’il développe actuellement comme moyen de sortir de la crise politique dans son pays. Il a également déclaré qu’il avait profité de la mission pour discuter des aspects liés à la coopération bilatérale avec le président João Lourenço, en mettant particulièrement l’accent sur l’exploitation des hydrocarbures. Le président congolais a déclaré qu’il avait demandé à l’Angola, en plus de son soutien diplomatique et politique, de contribuer au renforcement des capacités de ses forces de défense et de sécurité. « Je suis venu voir mon homologue, le président João Lourenço, pour lui faire part de la situation qui existe en ce moment dans mon pays, de mon plan de sortie de crise qui règne actuellement en RDC« , a déclaré Tshisekedi. Ce dernier a dit avoir quitté l’Angola « très heureux, très satisfait », car l’explication et les propositions qu’il a données ont été acceptées par son homologue. « Tout d’abord, un soutien diplomatique et politique, mais aussi un soutien au renforcement des capacités de nos forces de défense et de sécurité« , a-t-il précisé.

Une source diplomatique angolaise nous a également confirmé que Félix Tshisekedi est allé solliciter l’appui diplomatique de l’Angola face à la crise politique en RDC. Depuis son accession au pouvoir en janvier 2019, le président Félix Tshisekedi entretient d’excellents rapports diplomatiques avec son homologue angolais João Lourenço. C’est en Angola que le président congolais a effectué sa première visite d’Etat à l’étranger après son investiture. Depuis, les deux présidents se sont rencontrés régulièrement autour des questions liées aux enjeux économiques, diplomatiques et sécuritaires de la région et entre les deux pays.

L’Angola, le faiseur de rois en RDC depuis 1997

Il sied de noter que l’Angola a joué un rôle déterminant au sein de la SADC, aux côtés de l’Afrique du Sud, pour contraindre Joseph Kabila à ne pas se représenter pour un troisième mandat. L’Angola partage plus de 2 511 kilomètres de frontière terrestre commune avec la RDC. Les deux pays partagent également une zone maritime commune qui fait souvent l’objet de dissensions entre les deux pays dans le cadre du contentieux pétrolier en mer située face à leurs côtes, dans l’Atlantique. Il s’agit d’un litige qui fait l’objet de l’arbitrage de l’ONU depuis 2010. Selon Kinshasa, l’Angola exploite de nombreux gisements face à ses côtes et à l’enclave de Cabinda (au nord du fleuve Congo). Kinshasa considère que l’essentiel de la production pétrolière au large de Cabinda lui appartient en fait. Il s’agit d’une zone maritime qui regorge d’importantes réserves offshore dans la zone d’intérêts communs (ZIC) créée par les anciens présidents José Eduardo Dos Santos et Joseph Kabila en juillet 2007 à Luanda.

Les relations frontalières entre les deux pays n’ont pas toujours été cordiales. Le gouvernement congolais a régulièrement dénoncé les incursions militaires angolaises sur son territoire, affirmant souvent être à la poursuite d’éléments du Front de libération de l’enclave de Cabinda (FLEC). Pour rappel, entre 2007 et 2012, les troupes angolaises avaient occupé des villages congolais dans la province du Bas-Congo pour y contrer la présence présumée du FLEC, provoquant des déplacements de population. En août 2011 et en mai et novembre 2012, de nouveaux combats avaient éclaté dans la région de Tshela (RDC) entre les Forces armées angolaises (FAA) et les combattants du FLEC. De même, en janvier 2007, les troupes angolaises avaient déjà occupé treize localités congolaises dans le territoire de Kahemba et ses environs, dans la province du Bandundu. Le drapeau angolais y avait été hissé, sur fond de contestation du tracé frontalier. Le territoire de Kahemba dispose de cours d’eau dont les alluvions sont particulièrement riches en diamants. Depuis 2003, plusieurs milliers de creuseurs clandestins de diamant congolais ont été expulsés des provinces angolaises voisines de Lunda Norte et Sul. L’absence de réaction des autorités congolaises, à l’envoi de plusieurs rapports confidentiels, par l’Angola, relatifs aux activités du FLEC sur le territoire congolais, pourraient éclairer ce mouvement d’humeur côté angolais et l’incursion territoriale d’octobre 2013[1]. Depuis 2017, à la suite des conflits meurtriers au Kasaï, l’armée angolaise a déployée son infanterie militaire, appuyée de tanks et d’une artillerie lourde, le long des frontières communes d’ouest et du nord-est de l’Angola, dans les provinces de Lunda Norte et de Mexico qui ont accueilli le gros des réfugiés congolais. De l’autre côté, Kabila avait pris le soin de déployer le long des frontières angolaises des batteries antiaériennes et des troupes qui lui étaient loyales pour faire face à toute tentative d’incursions militaires angolaises en RDC[2]. Ces unités restent encore activent à ce jour.

L’Angola a également joué un rôle militaire très déterminant dans les changements politiques majeurs qui ont eu lieu en RDC depuis 1997. Son intervention décisive à Kenge (ex-Bandundu) à en avril-mai 1997 contre les éléments de la DSP de Mobutu et des rebelles de l’UNITA de Savimbi fit sauter le verrou militaire qui a permis les troupes de l’AFDL de marcher jusqu’à Kinshasa. En aout 1998, ce sont les troupes angolaises, venues in extrémis à la rescousse de Laurent-Désiré Kabila, qui ont mis en déroute les rebelles du RCD-Goma et des unités spéciales de l’armée congolaise au Bas-Congo. En mars 2007, c’est encore l’armée angolaise qui a apporté un soutien décisif à Joseph Kabila dont le GSSP (Groupe spécial de sécurité présidentiel) était mis en difficulté par les éléments de DDP de Jean-Pierre Bemba.

Angola, une puissance militaire absolue de l’Afrique centrale

Les effectifs des Forces armées angolaises (FAA) sont actuellement de 107 000 soldats dont 100 000 pour l’armée de terre, 6 000 pour l’armée de l’air, 1 000 hommes pour la marine. À ces effectifs, il faut ajouter 10 000 hommes de la force paramilitaire chargée de la protection présidentielle et 10 000 agents de la police de réaction rapide, responsables de la sécurité intérieure. Les FAA disposent d’environ 300 chars et une centaine d’avions de combats. L’armée angolaise présente l’atout d’être bien entrainée et de disposer de bonnes capacités en matière de lutte contre-insurrectionnelle ainsi que de capacités de l’aviation de combat et de transport puissantes et inégalables dans l’Afrique centrale[3].

L’Angola, du fait de ses ambitions géostratégiques, développe une stratégie militaire hybride, visant à la fois la sécurisation de son espace territorial intérieur par l’affirmation de sa souveraineté sur son espace national pour éviter de rechuter dans la guerre civile, la protection de ses ressources naturelles, ainsi que la propension à exercer une « tutelle » régionale de fait sur ses voisins.

L’Angola est l’un des modèles des pays africains qui a pu réussir la réforme de ses services de sécurité (RSS) en période de guerre ou dans une situation fragile de post-conflit en mettant en place un système de défense efficace et performant. Entre 1990 et 2002, l’Angola a développé la doctrine militaire de « combat performance[4] » en s’engageant dans la modernisation et l’équipement de son armée. Cet ambitieux programme de modernisation de l’outil militaire a particulièrement mis l’accent sur l’amélioration et le renforcement de la puissance de feu de la composante aérienne des FAA[5], avec l’acquisition d’un nombre important des avions militaires russes de tout genre et le déploiement d’un dispositif de défense anti-aérien (DCA), qui ont joué un rôle décisif  dans l’écrasement de la rébellion de l’UNITA ou dans l’intervention de l’armée angolaise à Sao Tomé, au Congo-Brazzaville, en RDC et sur d’autres terrains d’opérations militaires, notamment en menant des offensives vers le Sud du pays[6].

En effet, en raison de son expérience d’une longue guerre civile, et de sa conception de la sécurité nationale, l’Angola privilégie depuis la seconde moitié des années 1990, ses propres solutions (militaires ou négociées) aux questions sécuritaires régionales privilégiant souvent une approche « étatiste », bilatérale (relations avec les deux Congo) aux approches régionales multilatérales[7]. Jusqu’en 2002, la priorité pour le gouvernement angolais était alors exclusivement « la défense de la nation », par la pacification et la sécurisation des frontières du pays. Cependant, en raison du caractère international et transfrontalier du conflit angolais, les FAA ont également, à partir de la deuxième moitié des années 90, appliqué la doctrine de « forward defense[8] » en allant intercepter des menaces au-delà des frontières nationales, dans une vision non hégémonique dans un premier temps, en RDC et au Congo-Brazzaville.

Au début des années 2000, l’Angola semblait opérer un glissement dans sa stratégie militaire, vers une approche sécuritaire de type expansionniste. En effet, au-delà des préoccupations sécuritaires initiales – liées à la situation d’instabilité qui prévalait dans les deux Congo à la fin des années 90 – les interventions militaires ultérieures de l’armée angolaise dans ces deux pays, semblent aussi répondre à des motivations géoéconomiques. La présence des ressources pétrolières dans les zones frontalières entre l’Angola et la RDC, par exemple, pourrait expliquer la récurrence de tensions, car le tracé des frontières est source de polémiques[9]. Mais ces dernières années, l’Angola a amorcé une nouvelle dynamique stratégique dans sa doctrine d’emploi de ses forces armées. L’Angola manifeste une volonté apparente de devenir un acteur majeur dans la régulation des relations internationales, notamment par sa participation active dans la résolution des crises régionales et des questions liées à la paix et la sécurité en Afrique australe – au sein de la SADC –, en Afrique centrale – CEEAC – ainsi que dans le golfe de Guinée[10].

’Angola, l’acteur stratégique par procuration des Etats-Unis et de l’UE dans la crise congolaise

Puissance militaire régionale incontournable et plusieurs fois éprouvée dans les crises en RDC, aucun acteur politique congolais ne peut se passer de l’appui militaire angolais en cas de crise politique interne. C’est ce que le président Tshisekedi est allé officieusement solliciter pour tenter de contrer l’influence militaire de Joseph Kabila sur l’armée en cas de rupture violente de la coalition au pouvoir en RDC. Selon plusieurs sources militaires congolaises et diplomatiques à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi aurait échappé à un attentat la semaine écoulée, mené par des éléments militaires non autrement identifiés.

Il nous revient de manière exclusive d’une source experte sécuritaire angolaise que Tshisekedi rentre de l’Angola avec une promesse ferme d’être soutenu par l’Angola : « l’information importante est qu’il y aura un «soutien» militaire / sécuritaire de l’Angola en RDC pour soutenir Tshisekedi. Je ne sais pas encore quel genre mais Lourenço lui a donné son accord de principe ». Il faut se dire que depuis la défaite de Savimbi, l’Angola entretient d’excellents rapports militaires avec les Etats-Unis d’Amérique. Ces rapports se sont affermis depuis l’accession de Lourenço au pouvoir en 2017. Ce dernier entretient également des rapports très étroits avec l’Union européenne avec laquelle il a travaillé de concert dans la crise préélectorale congolaise en vue de contraindre Kabila à quitter le pouvoir.

Si Tshisekedi semble obtenir en Angola, agent de l’Occident, un soutien diplomatique de taille face à Kabila, real politik oblige, son discours de clôture des consultations populaires qu’il a initiées sera déterminant pour indiquer l’orientation qu’il compte donner de son bras de fer avec Kabila. Au vu de l’évolution du climat politique très tendu en RDC, une rupture de la coalition au pouvoir entrainerait plus que quasi inévitablement un basculement de la crise politique vers une confrontation militaire entre les deux camps qui se regardent en chien de faïence depuis le début de l’alternance de façade. Dans ce cas, seules les forces actives en présence sur le terrain détermineront l’issue de l’enjeu dans un pays où Kabila ne semble pas prêt à se retirer effectivement du pouvoir qu’il tente de contrôler par la stratégie de « leading from behind ». Face à d’autres acteurs militaires internes et régionaux externes indécis, l’Angola suffira-t-il à faire seul la différence comme par le passé ? Nous retenons notre souffle car on nous signale une vive tension qui couve au sein des corps habillés…

Jean-Jacques Wondo Omanyundu

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