Le Congo 60 ans après l’indépendance : comment penser l’avenir ?

georges_shukurani

Introduction

Que l’indépendance de la RDC ait été acquise de la manière la plus improbable en termes de précipitation et d’impréparation, cela est un secret de polichinelle. L’indépendance de la RDC n’a pas été une occasion pour l’Etat de rompre avec le passé colonial trop pesant et placer le pays sur la voie du développement durable. Le même type d’institutions autoritaires qui existaient pendant la période coloniale a été re-créé après l’indépendance.

De 1960 à 2020, plusieurs événements se sont succédé sur la scène politique et ont contribué au désastre actuel. En dépit de quelques rares accomplissements ayant engendré l’espoir dans le chef des Congolais à une certaine période, l’impréparation de l’élite, les velléités sécessionnistes, les guerres d’agression, les conflits armés, les crises politiques et institutionnelles, la dictature déterminent notamment le contexte dans lequel l’Etat a été géré durant la période concernée par la présente tribune.

Cette tribune s’appuie essentiellement sur la théorie de l’inégalité mondiale « theory of world inequality » de Daron ACEMOGLU et James ROBINSON. La théorie en question soutient, grosso modo, que la différence entre les nations prospères et pauvres réside dans l’interaction entre les institutions politiques et économiques. Les nations qui sont pauvres le deviennent à partir de leurs institutions politiques autoritaires (ou extractives) qui soutiennent les institutions économiques extractives.

La visée de cette réflexion est de démontrer comment 60 ans après, en dépit de certains accomplissements qui ont apporté un peu de bonheur et ont nourri l’espoir, les Congolais vivent le désastre à cause de la mauvaise gouvernance soutenue par un leadership défaillant. Elle imagine différents scénarios qui permettront au pays de sortir du désastre et transformer le cauchemar en un espoir pour le reste de ce XXIème siècle.

  1. Incidences de la gouvernance depuis 1960 sur le sort du pays

L’interaction des institutions économiques et politiques il y a cinq cents ans (depuis le royaume Kongo) est toujours significative pour comprendre pourquoi l’Etat moderne du Congo reste encore si pauvre (D. ACEMOGLU et J. ROBINSON, 2012, 104). Puissent ces quelques dates et faits ci-dessous nous en dire plus.

La Première République du Congo a été une ère apocalyptique pendant laquelle tout ce qui pouvait mal se passer était arrivé (D. REYBROUCK, 2010, p.282) : crise politique et institutionnelle, sécessions, improductivité, etc. Après la débâcle totale de la première République, Mobutu remit le Congo sur la carte même s’il sera, par la suite, incapable de faire perdurer les prouesses réalisées, notamment dans le domaine économique. (D. REYBROUCK, 2010, pp.344-345). En 1977, le déficit avait atteint 32% du budget total. Un taux d’inflation annuel de 60% est devenu normal. Entre 1974 et 1983, les prix ont augmenté six fois (D. REYBROUCK, 2010, p.374). En dehors de la décennie d’or 1965-1975, le Congo a généralement connu le désastre.

L’accession au pouvoir de Laurent KABILA, le 17 mai 1997, ne résolut pas le problème. Il instaura un régime tout aussi corrompu et peut-être encore plus désastreux alors qu’il avait pris les armes contre la dictature de Mobutu avec la promesse de libérer le peuple et de mettre fin à l’étouffement et à l’appauvrissement du Zaïre de Mobutu (ACEMOGLU et ROBINSON, 2012, p.403). De 1997 à 2002, le Congo vécut sous les tumultes de la guerre. De 2002 à 2006, la transition politique mise en place permit de conduire le pays vers les premières élections présidentielles et législatives après tant d’années. Espoir et désespoir dans la nouvelle démocratie alimentèrent la population de 2006 à 2010. 10 ans après, le désastre reste entier.

Le regard historique critique que je viens d’exposer sur le Congo me conduit à m’éloigner des positions trop déculpabilisantes. 60 ans après son indépendance, il me paraît irresponsable de continuer de livrer le pays à la fatalité. Les conditions dans lesquelles l’indépendance a été acquise, le mal engendré par le règne de 32 ans de Mobutu, les ressources du sol et du sous-sol très convoitées ne suffisent plus pour expliquer le désastre congolais.

  • Congo 60 ans après : une brève présentation du bilan désastreux

D’entrée de jeu, disons que la pauvreté qui touchait environ 12% de la population en 1960 est restée au-dessus de 10% et en dessous de 20% jusqu’en 1978. Lors de la démocratisation en 1990, 30% de la population était concernée. Les pillages de 1991 et 1993 ont porté la pauvreté à 50% de la population, soit un congolais sur deux. A partir de ce moment, elle est devenue un phénomène de masse. Depuis, 70% de la population, soit 7 Congolais sur 10 sont touchés par la pauvreté. Les 3 Congolais sur 10 qui s’y échappent, courent un risque de 90% d’y replonger. (D. SESANGA, 2011, p.105).

Selon les données publiées par le Ministère français de l’économie et des finances le 16 janvier 2020[1],  la RDC est le 8ème plus pauvre pays de la planète. Le pays a été classé 176ème sur 188 pays en 2018[2] sur l’indice de développement humain (IDH). L’espérance de vie à la naissance est de 48,7 ans[3]. Plus de 90% de ses exportations sont des matières premières (minerais et pétrole).

A en croire les chiffres du Groupe de la Banque africaine de développement[4], la croissance du PIB réel de la RDC est estimée à 4,3% pour 2019, en recul par rapport à 2018 (5,8%). La pauvreté est persistante (77,1% de la population vit avec moins de 1,90 USD par jour). La RDC est classée au 184ème rang sur 190 pays dans le rapport « Doing Business » 2019 de la Banque mondiale. Quant aux chiffres publiés le 04 mai 2020 par la Banque Mondiale[5], on note que la RDC est classée 135 sur 157 pays en matière de capital humain, avec un indice de capital humain de 0,37%, en dessous de la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne (0,40). 43% des enfants souffrent de la malnutrition. Actuellement, 43% des ménages ont accès à l’eau potable (69% en milieu urbain, 23% en milieu rural) et seulement  20% ont accès à l’assainissement.

Selon les chiffres de l’Agence nationale pour la promotion des investissements[6], le réseau routier national comprend 152 400 km dont plus ou moins 2% sont revêtus. Les routes d’intérêt général  sont de 58 125 km dont plus ou moins 19,5% en bon état. Les voies ferrées comprennent 5 033 km dont plus ou moins 95% est à moderniser ou à réhabiliter. Pour sa part, la voie maritime, fluviale et lacustre est constituée de 16 238 km à baliser, draguer et exploiter en majeure partie.

Ces chiffres prouvent à suffisance que 60 ans après l’indépendance, le désastre congolais est immense. Durant ce sexagénaire, le système politique congolais n’a pu rien réaliser de très décisif  pour sortir le pays du marasme socio-économique. Comme le pense HARARI, il n’y a plus dans le monde des famines naturelles, uniquement des famines politiques. (Y. HARARI, 2017, p.8). Au Congo, ce sont effectivement ces famines politiques qui sont à la base du désastre congolais.

  • Rd Congo: quelles actions correctives pour un avenir radieux?

L’avenir de la RDC passe notamment par le fait de pouvoir surmonter les défis suivants: le changement de la nature des institutions, le renforcement de la capacité étatique, l’investissement dans le savoir et l’accroissement de la production nationale, le renforcement de l’autorité de l’Etat, l’abandon de l’esprit tribal et l’instauration d’une culture réellement républicaine, la création d’emplois pour le grand bonheur de tous ou plusieurs, l’institution d’une véritable démocratie libérale – qu’on peut essayer, à la limite, d’adapter aux réalités congolaises. Ainsi que l’affirme HARARI dans 21 lessons for the XXIst century, la démocratie libérale, malgré ses imperfections et ses insuffisances, est le modèle politique le plus réussi et le plus polyvalent que les hommes aient élaboré jusqu’ici pour relever les défis du monde moderne. S’il ne convient peut-être pas à chaque société, à chaque étape de son développement, il a prouvé sa valeur dans plus de sociétés et plus de situations que toutes les solutions de rechange.

Au fait, si rien n’est fait dans ce sens, le désastre risque d’être davantage énorme. Et le Congo continuera de courber l’échine devant l’Histoire. Si l’on veut sortir de la tyrannie du présent, du désastre actuel, il faut décider et agir. Ainsi, les actions correctives s’imposent pour espérer à avenir brillant.

  1. Au niveau politique et  institutionnel

La principale voie de sortie du désastre est de réformer. Réformer politiquement ou institutionnellement veut dire redonner un sens à l’action politique, repenser autrement la nature des institutions politiques, administratives, économiques du pays. Ces réformes passent par l’instauration d’un nouveau modèle de leadership et de gouvernance. Ce sont les reformes politiques ou institutionnelles qui apportent du changement. Il faut rendre les institutions politiques de plus en plus inclusives pour permettre aux institutions économiques de l’être aussi. Ainsi, les institutions économiques provoqueront les incitations économiques: les incitations à épargner et investir, à innover et à adopter de nouvelles technologies, etc.

Il faut encourager et soutenir l’entrepreneuriat par la création d’un fonds. Ceux qui ne seront pas employés par l’Etat ou ses entreprises doivent trouver des moyens de vaquer à leurs occupations avec l’appui du Gouvernement. Parallèlement, il faut réduire les écarts de pouvoir et de revenus entre les politiciens et les autres catégories socio-professionnelles pour inciter les uns et les autres à vaquer efficacement et honnêtement à leurs occupations.

Dans cette perspective, les services publics doivent être aussi réformés et modernisés en vue de fournir des prestations de qualité. Concept cher à Michel Foucault, la gouvernementalité doit être au cœur du pouvoir. Elle doit permettre aux gestionnaires de diriger ou gouverner selon les réalités, les ressources et les besoins des populations.

  • Au niveau de l’engagement politique et citoyen

Nous devons parvenir à susciter une nouvelle génération de politiciens dont l’engagement est essentiellement celui de servir. Les leaders, les vrais et les grands, ont le sens du sacrifice, ils acceptent de vivre pour les autres, pour améliorer l’environnement autour de la vie de leurs semblables. L’engagement politique devra s’inscrire dans cette dynamique-là.

L’engagement citoyen doit aider à mettre en place une classe dirigeante habitée par le  rêve de la grandeur pour la Nation congolaise. Ce processus devrait permettre de mettre fin à l’opportunisme, à l’improvisation, à l’impréparation, à la prédation des ressources du pays, à businessisation de la fonction politique et au tribalisme. 

L’engagement pour la refondation d’un Etat passera aussi par une bonne et responsable citoyenneté. Ce sont les citoyens conscients et convertis aux valeurs républicaines et nationales dont le Congo a besoin pour assurer son avenir. Les citoyens qui ont le sens du devoir, aimant le travail et la culture de l’excellence seront utiles pour le futur du Congo. Le Congo a besoin des citoyens qui sauront influer positivement sur la marche du pays.

Conclusion

Le bilan de 60 ans d’indépendance étant cinglant, cette tribune est une œuvre qui incite au changement pour espérer à un avenir radieux. Elle met les politiciens – principalement – et les citoyens devant leurs responsabilités dans pareil processus.

En effet, de 1960 à ce jour, le Congo a été marquée par plusieurs fléaux dont les principaux sont l’improductivité, le tribalisme, la corruption, le détournement des deniers publics, les crises politiques et institutionnelles récurrentes, l’irresponsabilité et l’inconscience. Ces fléaux ont pratiquement  gangrené les bases de son développement.

En dehors de quelques rares points positifs, la gouvernance du pays depuis 1960  est restée, d’une manière globale, désastreuse. Il est possible de réduire l’incidence du désastre à moyen terme et de transformer le cauchemar en espoir pour les décennies futures. Cela passe notamment par le changement de la nature des institutions, des mœurs ou des pratiques.

Dans cette perspective, une nouvelle génération de politiciens et de citoyens acquis à la cause du changement doit être suscitée. L’engagement pour la refondation du Congo passera aussi par une bonne et responsable citoyenneté. Ce sont les citoyens conscients et convertis aux valeurs républicaines et nationales, rejetant le tribalisme, l’opportunisme, la paresse et l’égoïsme, la manipulation politicienne dont le Congo a besoin pour assurer son avenir.

En définitive, il faut dire que pour mieux affronter les défis d’avenir, l’Etat congolais doit notamment procéder au changement de la nature des institutions, au renforcement de la capacité étatique, à l’investissement dans le savoir et l’accroissement de la production nationale, au renforcement de l’autorité de l’Etat, à la création d’emplois pour le grand bonheur de tous ou plusieurs et à la mise en place d’un véritable système inclusif.


Alain de Georges SHUKURANI MUGENGERE est politologue, Conseiller au Bureau d’études de l’Assemblée provinciale du Sud-Kivu et Cofondateur de l’Asbl Jeunes pour l’avenir de la Nation.

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CD/l-economie-de-la-rd-congo, consulté le 09 juin 2020

[2] Le classement IDH établi par le PNUD en 2019 classe la RDC au 179ème rang mondial et 43ème au niveau du continent africain

[3] Certaines sources estiment que l’espérance de vie serait de 60 ans. Selon les estimations 2016 de l’OMS, elle serait de 59 ans pour les hommes et de 62 ans pour les femmes. En revanche, selon les estimations 2017 de la banque mondiale, elle serait de 48, 7 ans.

[4]https://www.afdb.org/fr/pays-afrique-centrale-republique-democratique-du-congo/perspectives-economiques-en-republique-democratique-du-congo, consulté le 09 juin 2020

[5] https://www.banquemondiale.org/fr/country/drc/overview, consulté le 09 juin 2020

[6] https://www.investindrc.cd, consulté le 19 juin 2020

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