Ntanyoma & Hintjens: F. Tshisekedi est prêt à sacrifier les Banyamulenge sur l’autel de convenance politique pour avoir le soutien de la majorité de la population du Sud-Kivu pour les élections de 2023 en vue de compenser à l’arrestation V. Kamerhe? (Réaction de la diaspora Banyamulenge)

Helen et Delphin

Recensement de la population, dépassement  de délais des  élections en RDC: quelle  priorité pour la population de l’est du Congo?

Les débats socio-politiques à Kinshasa ont été l’actualité hebdomadaire dans les montagnes et les jungles de l’est de la RDC, où les gens sont en proie à la violence, à des milliers de kilomètres de là. Il y a quelques semaines, le débat politique s’est concentré sur l’éclatement attendu de la coalition au pouvoir «FCC-CACH». Le président Tshisekedi Félix avait finalement décidé de se débarrasser de son allié controversé, l’ancien président Joseph Kabila. Les deux alliés avaient joué à un jeu de chat et de souris, et Tshisekedi était de manière inattendue le vainqueur. En moins de deux ans, Félix Tshisekedi a  inversé l’équilibre politique dans les deux organes parlementaires de Kinshasa. Le parti politique de Tshisekedi, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), semble prêt à conclure tous les accords nécessaires – même avec le diable lui-même – afin de rester au pouvoir politique pendant quelques années. À l’approche des élections générales de 2023, les membres de l’UDPS ont demandé que les élections générales de 2023 soient conditionnées à un recensement général de la population congolaise pour la première fois en près de 40 ans.

Le dernier recensement congolais complet de la population remonte à 1984. La réalisation d’un nouveau recensement est clairement un projet d’importance nationale et devrait être une priorité. Cependant, conditionner les élections générales de 2023 au recensement est problématique. Ce sont deux questions différentes, chacune avec des objectifs différents et distincts; le recensement de la population tant attendu ne doit pas être politisé de cette manière. C’est l’UDPS qui s’est vivement opposée à l’idée de l’ancien président Joseph Kabila de retarder les élections au motif qu’un recensement de la population devrait d’abord être effectué. L’actuel secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, a commenté à l’époque (2015), du projet de Kabila d’organiser le recensement, que «Comme ils sont rendus compte que la communauté internationale ne veut pas entendre parler de révision constitutionnelle, ils mettent en place d’ autres stratégies pour dépasser le délai ». Puisqu’il est possible de mettre à jour le registre des électeurs grâce aux mécanismes existants, en collectant des informations sur les personnes habilitées à voter, en réalité, le recensement de la population n’a rien à voir avec l’organisation des élections.

La RDC a encore du mal à allouer équitablement son budget, et compte tenu de cela, le coût du recensement est prohibitif, estimé à environ 350 millions de dollars américains. Que la proposition de l’UDPS soit basée sur la bonne foi ou non, il semble que les priorités nationales devraient être basées sur la fin de la violence généralisée dans l’est de la RDC et l’amélioration des conditions socio-économiques générales des Congolais ordinaires. Parallèlement à la menace terroriste en Ituri et dans le Grand Nord, l’est de la RDC a connu des violences qui visent des groupes ethniques spécifiques vivant à la limite de la survie. Les exemples les plus dramatiques comprennent la persécution des Hema d’Ituri  et des Banyamulenge du haut plateau d’Uvira / Fizi (principalement Minembwe). Félix Tshisekedi a promis de mettre fin aux violences s’il était élu. Mais au lieu de cela, il semble envoyer des signaux de fumée qui poussent ses partisans à travers la RDC à croire qu’il est moulé dans le même moule que son prédécesseur et qu’il est prêt à utiliser la carte «ethnique» à son avantage.

En plus de donner une mauvaise impression de son administration, à Beni, Djugu, Masisi, les gens de Minembwe ne sont pas très préoccupés à la fois par les élections générales et par la question de la conduite d’un recensement général. Vous trouverez ci-dessous quelques questions sur le type de désespoir auquel font face la population de l’Ituri, de Minembwe et d’autres personnes vivant des situations similaires de persécution violente.

1. Quelle est la situation militaire actuelle à Minembwe après l’assassinat de l’ambassadeur italien?

( Ntanyoma & Hintjens) Le 22 février 2021, feu l’ambassadeur d’Italie en RDC, Luca Attanasio, a été cruellement assassiné par des tueurs non identifiés au Nord-Kivu, à 25 km de Goma la capitale. L’assassinat d’un ambassadeur à cette courte distance de Goma, à quelques mètres de zones sous contrôle de l’armée nationale, soulève de nombreuses questions auxquelles seule une enquête indépendante peut répondre. Ce que l’assassinat de Luca Attanasio a révélé, c’est à quel point il est encore instable et incertain de vivre ou de se déplacer dans l’est de la RDC. Même si la population locale est quotidiennement confrontée à la menace de la violence, la communauté internationale peut apprendre de l’assassinat de Luca que là où la violence remplace la loi, ses effets n’épargnent personne. Bien que l’ambassadeur ait été tué à Kibumba, et que ce soit à une certaine distance de Minembwe, le contexte d’insécurité implique une implication similaire dans les deux endroits.

La situation socio-sécuritaire à Minembwe s’est aggravée au fil du temps, les Banyamulenge étant déjà assiégés depuis environ deux ans maintenant. Les officiers militaires des FARDC opérant à Minembwe s’allient toujours aux forces Maï Maï, tandis que les groupes rebelles burundais tels que Red Tabara renforcent leurs positions militaires via le soutien de Kigali, entre autres sources. Récemment, des attaques ont eu lieu dans le territoire d’Uvira où différentes communautés réussissaient encore à vivre en relative harmonie. Quatre personnes ont été tuées à la mi-mars et des centaines de bovins ont été pillés. Des villages ont de nouveau été incendiés, comme ailleurs dans l’est de la RDC. Fin février, le colonel Senatama Charles, ancien commandant des 3411e FARDC opérant à Masisi (Nord-Kivu) a déserté. Il a ensuite décidé de rejoindre le groupe d’autodéfense banyamulenge, Twirwaneho, en raison de sa frustration que des officiers militaires dont la communauté ethnique est menacée d’extermination aient été forcés dans l’armée de servir de complices d’un lent génocide. Sa désertion s’ajoutera à la rhétorique autour des «militaires banyamulenge», censés organiser une rébellion, mais en réalité, se battre pour assurer la survie de la population civile. Localement, la présence du colonel Senatama peut quelque peu contrebalancer la puissance militaire des Mai Mai, qui sont occupés à attaquer les Banyamulenge déjà déplacés à l’intérieur du pays. Bien entendu, le niveau de confiance entre les officiers des FARDC sera encore une fois compromis.

L’assassinat de l’Ambassadeur Luca Attanasio soulève également une autre préoccupation concernant la situation générale à Minembwe. Cet assassinat dramatique au Nord-Kivu d’un diplomate international a été suivi de déclarations controversées de l’intérieur de la RDC, ainsi que de la région. Les observateurs ont noté à quelle vitesse le gouvernement de la RDC a accusé les rebelles dissidents rwandais opérant dans l’est de la RDC, notamment les FDLR. Les déclarations ultérieures du gouvernement de la RDC ont contredit ces premières accusations, dans une certaine mesure. Cet assassinat a eu lieu au moment de l’ouverture des négociations Kinshasa-Kigali, en vue de neutraliser les groupes armés dans l’est du Congo en coopérant sur le terrain. Il y a déjà eu trois cycles (pourparlers) de négociations entre le Rwanda et la RDC entre les responsables de la sécurité. Le Rwanda souhaite faire des FDLR les principaux suspects de l’assassinat de Luca. Les FDLR ont rejeté ces accusations. Cet assassinat peut-il renforcer la coopération RDF-FARDC, en vue de mettre fin aux violences dans l’Est de la RDC? L’intervention des RDF aux côtés des FARDC sera certainement perçue comme une menace pour les groupes armés engagés dans des attaques contre Minembwe et l’Ituri. Puisque les preuves suggèrent que Kigali soutient Red-Tabara et qu’ils se sont alliés à MaiMai pour attaquer et appauvrir les Banyamulenge, l’intervention des RDF au Congo pourrait mettre fin à cette alliance impie?

2. Comment voyez-vous l’avenir de la commune de Minembwe  face à l’indifférence totale des dirigeants politiques congolais?

(Ntanyoma & Hintjens) On pourrait supposer que le président Félix Tshisekedi a récemment suspendu la municipalité rurale de Minembwe en raison de calculs électoraux «rationnels». Aucune autre commune rurale n’est soumise à la même contestation. Le grand public congolais semble avoir été amené à croire que même une seule entité administrative aux mains des Banyamulenge est une de trop. Bien que la décentralisation vise à déléguer les tâches et responsabilités centrales et provinciales à des entités décentralisées, le soutien de cette municipalité rurale ne correspond pas nécessairement au programme et aux priorités du Président. Félix Tshisekedi est-il prêt à acheter le soutien de la majorité de la population du Sud-Kivu pour 2023, en échange du sacrifice des Banyamulenge à l’autel de convenance politique? Il semble qu’il a pris cette décision pour compenser au mécontentement  créé par le divorce avec le parti politique de Kamerhe et son arrestation.

Néanmoins, ce qui compte pour les Banyamulenge comme pour les autres Congolais des zones rurales et reculées, c’est leur propre sécurité et sûreté. Comme beaucoup d’autres civils congolais, les Banyamulenge n’ont jamais beaucoup ressenti la présence directe de l’autorité de l’État dans leur vie quotidienne.

À Minembwe, la population locale est littéralement au bord de l’extermination, et aucune municipalité rurale au nom de Banyamulenge ne peut sauver ces déplacés civils, tant qu’il n’y aura pas de rejet et de discrimination contre les «Rwandaphones» en masse, par d’autres Congolais. L’importance de la municipalité de Minembwe pour les Banyamulenge du monde entier est principalement liée à la remise en question de l’idée agraire et raciale de «l’autochtonie» comme appartenant à tous, sauf aux Rwandaphones dans la société congolaise d’aujourd’hui. Le fait que même les Banyamulenge vivant aux États-Unis ou en Australie se soucient de la suspension de la municipalité rurale de Minembwe, montre le puissant symbolisme selon lequel les Banyamulenge ont le droit de «gérer» au moins une entité locale, et donc d’appartenir» pleinement à la population de la RDC.

Indépendamment du fait qu’il y ait eu ou non des irrégularités dans la création de ces communes et villes rurales par des mesures de décentralisation, ce n’est pas la raison pour laquelle la municipalité rurale de Minembwe a été dissoute. L’argument était simplement, pour le dire crûment: «ils ne sont pas d’origine congolaise». Quiconque a suivi le débat qui a eu lieu lorsque le ministre de la Décentralisation a été convoqué par le Parlement peut comprendre que ce sentiment de rejet est ce qui se cache derrière d’innombrables discours de haine contre les Banyamulenge ces derniers temps. Au cours des débats parlementaires, les parlementaires ont fait des déclarations éhontées et trompeuses, notamment en associant cette commune rurale unique à des projets de démantèlement et de «balkanisation» de la RDC par le Rwanda. La question de la municipalité rurale de Minembwe ou de toute autre initiative de transfert des pouvoirs de l’Etat à une communauté banyamulenge ou rwandaphone au niveau local en RDC, est donc entièrement politique. La survie même des Banyamulenge face à un génocide lent en cours, est en jeu. Des efforts sérieux manquent pour résoudre durablement les problèmes à la base et mettre fin à la violence contre les minorités, le meilleur exemple étant la violence en cours contre les Banyamulenge.

3. Que pouvez-vous dire sur l’identification des Banyamulenge comme citoyens congolais pour les élections de 2023, et au cas où le gouvernement de Kinshasa ne reconnaîtrait pas Minembwe comme une commune?

(Ntanyoma & Hintjens) Il semble étrange de discuter de la question du recensement et des mesures de la population, dans un contexte d’appartenance à une communauté qui ne sait pas si le jour suivant où ils seront encore en vie. C’est pourquoi la simple reconnaissance de Minembwe en tant que commune rurale, si elle est importante, ne résout pas la question des Banyamulenge dans l’Est de la RDC. Il y a plutôt un problème beaucoup plus large de la contestation sous-jacente de cette communauté comme authentiquement congolaise. Alors que la population Banyamulenge en diminution du haut plateau de Minembwe espère que la communauté internationale finira par venir à leur soutien, leur dernier recours est la légitime défense contre les attaques et la famine. Ni les élections générales de 2023 ni le recensement, s’il est mené, ne changeront cette situation. On peut s’attendre à ce que les Hema d’Ituri adoptent une position similaire, ainsi que les victimes de la barbarie des ADF dans le Grand-Nord (Beni, Butembo) et en Ituri.

Néanmoins, au cas où un recensement aurait lieu, il y a quelques aspects à prendre en compte. Premièrement, des centaines de milliers de Banyamulenge ainsi que de nombreux autres Congolais ont déjà fui en masse de l’est du Congo pour chercher refuge dans les pays voisins tels que la Tanzanie, le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya, ainsi que plus loin. Certains ont fui entre 1996 et aujourd’hui. L’Etat congolais n’a jamais fait aucun effort pour identifier ceux qui ont fui ni ne les a invités à retourner au Congo. Cela en dit long en soi. Le recensement proposé aidera-t-il les réfugiés congolais de la région des Grands Lacs à rentrer chez eux? Certains de ceux qui ont cherché refuge dans ces pays voisins ont tenté de rentrer au Congo et n’ont malheureusement pas été accueillis en raison de leur statut de contestation. Mais ceux qui ont fui leurs villages depuis 2017 sont pour la plupart toujours en RDC et meurent littéralement de faim dans les localités limitées où des milliers de personnes sont assiégées sans aucune aide humanitaire. Apparemment, ils ont été complètement oubliés ou négligés par la communauté internationale. Dans de telles conditions, les Banyamulenge et autres Rwandaphones persécutés continueront de quitter le Congo et fuiront vers les pays voisins pour trouver protection et refuge. Il semble une ironie suprême que l’État demande aux personnes déplacées à l’intérieur des communautés persécutées de remplir un formulaire de recensement et de se voir promettre des élections libres et équitables, alors qu’en fait, elles vivent dans des conditions extrêmement difficiles.

Conclusion

Pour la plupart des Congolais vivant dans l’est de la RDC, il reste un manque notable de sécurité physique, ainsi qu’une pauvreté généralisée et chronique et une insécurité socio-économique. Il est difficile de voir quoi que ce soit de positif dans les propositions de procéder prochainement à un recensement de la population, étant donné l’ampleur de ces besoins non satisfaits parmi les civils congolais. On peut plutôt suggérer que Félix Tshisekedi et son administration devraient se concentrer sur la fin des terribles cycles de violence qui continuent de ravager l’est du Congo, et que l’État travaille plus dur pour mettre en place des infrastructures de base dans tout le pays. Ce n’est qu’avec de meilleurs transports, des écoles et de bonnes installations de santé que tous les besoins de la population commenceront enfin à être satisfaits, réduisant ainsi l’attrait du recours aux armes pour gagner sa vie.

Bien que les élections présidentielles aient été entachées de nombreuses irrégularités, on peut encore espérer que le président Tshiskedi déciderait de passer ses années au pouvoir à se concentrer sur le soutien aux Congolais et à répondre à leurs premières attentes à son égard. Le président n’obtient pas sa légitimité par les seules élections, mais par l’espoir de la population qu’il va changer leurs conditions de vie, comme il l’a promis dans son discours inaugural. Il semble qu’avec toutes les «bonnes intentions» et les promesses qu’il a faites aux Congolais, ses mains sont toujours liées par les mêmes Congolais qui veulent qu’il travaille pour le pays, mais pas forcément pour tous ceux qui sont congolais.

 Rukumbuzi Delphin Ntanyoma & Helen Hintjens /Institut international d’études sociales (ISS) de l’Université Erasmus/Pays-Bas)

Helen Hintjens et Delphin Ntanyoma  ont lancé une  pétition au Conseil de sécurité des Nations Unies pour  « sauver les Banyamulenge contre le genocide au Sud-Kivu »(https://www.change.org/p/united-nations-security-council-blm-save-congo-s-banyamulenge-minority) et organisent ensemble des collectes de fonds en ligne pour assister les déplacés Banyamulenge en RDC (https://www.crowdfunder.co.uk/blm-in-congo-save-the-banyamulenge-1). 

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