Ce dimanche 16 janvier 2022, les Congolais commémorent le 21ème anniversaire de la mort non-élucidée à ce jour du président Laurent-Désiré Kabila. Le jeudi 16 janvier 2001, entre 12h00 et 13h45, des tirs sont entendus au Palais de marbre qui sert de résidence et de siège du cabinet présidentiel. Qui tire sur qui? Mystère! Une nouvelle tombe: « Le président Laurent-Désiré Kabila a été victime d’un attentat. » Membre de la garde rapprochée du défunt président, le lieutenant Rashidi Munzele Kasereka est présenté comme étant le présumé assassin. Il est abattu, dans sa fuite, par le colonel Eddy Kapend, aide de camp du chef de l’Etat. Le médecin urgentiste qui reçoit le corps sans vie du chef de l’Etat constate des impacts de balles. Curieusement, le cadavre ne baigne pas dans une marre de sang. La mort était manifestement antérieure aux balles tirées sur le corps. Directeur de cabinet adjoint à la Présidence, Emile Mota Ndongo assure avoir assisté à la scène. « J’échangeais avec le chef de l’Etat sur la composition de la délégation qui devait l’accompagner au sommet France-Afrique à Yaoundé, au Cameroun, lorsqu’un sous-officier a fait irruption dans le bureau. Il a fait mine de communiquer une information au Président avant de tirer sur lui ». « Etant donné que le présumé assassin est mort, il n’y aura pas d’enquête », annonce, pour sa part, le ministre de la Communication Dominique Sakombi-Inongo provoquant la stupéfaction. C’était le 17 janvier 2001. Une « commission d’enquête internationale » composée des Congolais, des Angolais et des Namibiens est mise finalement sur pied au mois de février de cette même année. Elle a mené ses investigations du 12 février au 20 avril 2001. Après avoir fait procéder à plus d’une centaine d’arrestations, les enquêteurs se sont empressés d’accuser le Rwanda et l’Ouganda comme « commanditaires » du crime. Vingt et une année après, des zones d’ombre demeurent. Qui a appuyé sur la gâchette de l’arme qui a ôté la vie au président Laurent-Désiré Kabila? Où est passé l’arme du crime? Qui est le commanditaire? Quel en est le mobile? Membre de la garde rapprochée de Mzee Kabila, le lieutenant Georges Mirindi, un Shi du Sud-Kivu, faisait partie des condamnés du méga-procès ouvert sur ce dossier. Il vit aujourd’hui en exil après un « passage douloureux » au centre de tortures au doux nom de « GLM » [immeuble Groupe Litho Moboti]. Mirindi jette un nouveau regard critique sur ce crime aux allures de coup d’Etat de palais. INTERVIEW.

La journée de dimanche 16 janvier 2022 marque la commémoration du 21ème anniversaire de la mort non-élucidée du président Laurent-Désiré Kabila. Que vous inspire cet anniversaire?

Une grande tristesse. Et ce dans la mesure où la mort de Mzee Laurent-Désiré Kabila n’a jamais été formellement élucidée. Ce tragique événement a été précédé ou suivi par plusieurs centaines de morts. C’est pourquoi nos tortures réapparaissent à chaque commémoration. Nous nous souvenons des séances de tortures organisées au « GLM » et les exécutions sommaires orchestrées par le régime de l’époque peu avant et au moment de la mort de Mzee. J’essaie de concentrer mes pensées sur la mémoire de toutes les victimes ainsi que nos camarades qui n’ont pas pu survivre au calvaire.

Vingt et une année après, peut-on dire que vous avez réussi à « faire le travail de deuil » des souffrances endurées durant votre détention au GLM?

Il n’est pas possible de « faire le deuil » des sévices autant que des cadavres qu’on a vus. C’est un traumatisme qui ne va pas s’estomper aussi longtemps qu’on ne verra personne assumer la responsabilité des actes posés. Nous aurons toujours à l’esprit les images de nos bourreaux en action et celles de nos collègues qui sont morts sous la torture. Ce dimanche 16 janvier 2001, beaucoup de gens vont aller fleurir le mausolée de Mzee Kabila. D’autres prétendront qu’ils continuent à porter le deuil de l’illustre disparu. Au lieu d’élever Mzee Kabila au rang de « héros nationale », l’idéal aurait été d’exiger que la justice se penche à nouveau sur cette énigme criminelle. Il s’agit de faire éclater la vérité. Cette commémoration doit être l’occasion de rappeler que le sang de Mzee LD Kabila et de toutes les victimes crient justice au ciel. En faisant triompher la vérité, nous prenons la résolution que notre société ne revive plus une pareille tragédie.

Le 8 janvier dernier, le colonel Eddy Kapend s’est rendu au mausolée d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba où il a signé le registre des condoléances. Il a déclaré notamment que « tous les assassins de Laurent-Désiré Kabila, les commanditaires de son assassinat, les traitres et tous ceux qui l’ont abandonné sont en liberté ». Etes-vous de son avis?

Oui! Le colonel Kapend connait la vérité depuis longtemps. Pourquoi ne l’a-t-il jamais révélée? Lors du procès des présumés assassins de Mzee, il avait, d’ailleurs, menacé de cracher la vérité. L’audience fut suspendue. S’il avait pris son courage ce jour-là, nous ne serions peut-être pas là où nous sommes aujourd’hui. Les victimes auraient eu une certaine consolation.

Etes-vous en train de sous-entendre que le colonel Kapend connait l’identité des assassins Laurent-Désiré Kabila?

Il n’est pas le seul. En dehors de lui, il y avait l’ancien directeur de cabinet adjoint Emile Mota, décédé le 20 avril 2021. J’ai toujours considéré ce dernier comme le « disque dur » qui renferme ce qui s’est réellement passé le 16 janvier 2001 au Palais de Marbre. Il y avait aussi Jeannot Mwenze Kongolo. L’homme a été à Brazzaville pour « recruter » de « faux témoins ». Malheureusement, paix à son âme. Au GLM, j’ai vu ces gens falsifier la vérité.

Vingt et une année déjà! Qui, selon vous, serait le « commanditaire » de l’assassinat de LD Kabila? La « commission internationale d’enquête » mise en place en février 2001 avait accusé le Rwanda et l’Ouganda…

Cette commission d’enquête a fait des déclarations à l’emporte-pièce. Les conclusions des investigations ne reposent nullement sur des prémisses fiables. Avant de conclure que ces deux pays voisins ont commandité ce crime, la commission devait commencer par fixer l’opinion sur les circonstances exactes de la mort du chef de l’Etat. Mzee Kabila n’a pas été tué au Rwanda. Encore moins en Ouganda. Le crime a eu lieu aux heures de midi, c’est-à-dire en plein jour. Tout s’est passé dans le bureau présidentiel. Pourquoi la commission fait planer tant de mystères? Il est commode d’épingler le Rwanda qui était le « meilleur ennemi » de Mzee. Même un enfant de cinq ans peut constater que l’homicide n’a pas eu lieu sur le sol rwandais.

Ceux qui ont lu votre livre « La mort de LD Kabila: Ne nie pas c’était bien toi », publié en 2019 aux éditions Vérone, savent que vous n’étiez pas présent au Palais de marbre au moment des faits. Comment expliquez-vous que l’arme du crime soit restée introuvable à ce jour?

L’arme de Rachidi n’a jamais été retrouvée. Les experts en balistique ont démontré que deux armes de calibres différents ont été utilisées. Témoin oculaire autoproclamé de ce crime, Emile Mota a été surpris en train d’empocher les douilles censées provenir des balles. C’est grâce au témoignage de l’agent de sécurité Annie Kalumbu qu’on apprendra ce détail important. Elle avait surpris Monsieur Mota en train d’empocher les « bonnes » douilles en les remplaçant par celles qui ne correspondaient pas à l’arme attribuée à Rachidi. Il n’ y a que trois personnes qui peuvent nous fixer sur la destination donnée à cette armée. A savoir: Joseph Kabila, Eddy Kapend et Jeannot Mwenze Kongolo.

A propos du mobile du crime, vous écrivez dans votre livre que Mzee avait « signé son certificat de décès » lorsqu’il a annoncé sa volonté d’épurer l’armée après la prise de Pweto par des combattants du RCD-Goma. C’était au mois de décembre 2000 au Camp militaire Kimbembe. Soutenez-vous toujours cette thèse?

Absolument! C’est ce jour-là que Mzee Kabila avait fourni à ses adversaires le « mobile » dont ils avaient besoin. A Kimbembe, il n’avait pas mâché ses mots en affirmant sa volonté d’en finir avec certains de ses frères du Katanga qu’il avait qualifié de « traîtres ». Malheureusement, il ne pourra pas concrétiser ses menaces. Les « autres » l’ont pris de vitesse.

Pouvez-vous citer quelques noms des « frères » de Mzee Kabila dont question en dehors de John Numbi?

Le général-major Joseph Kabila occupait la première position sur la liste des « traîtres » dénoncés par le chef de l’Etat. D’ailleurs, « Joseph » était introuvable le jour de cette causerie morale. Le président Laurent-Désiré Kabila tenait à le faire fusiller, après la chute de Pweto.

Etes-vous formel que Mzee Kabila voulait faire fusiller « Joseph Kabila »?

C’est de la pure vérité! Il vous suffit de faire balader votre micro auprès des officiers qui étaient à Pweto avec « Joseph » lors de l’exécution d’Anselme Masasu. Lorsque cette localité est tombée entre les mains des rebelles du RCD-Goma, Mzee Kabila est entré dans une colère noire. Nos forces armées avaient abandonné un important arsenal. Mzee Kabila avait ordonné l’exécution d’une partie des officiers présents à Pweto. Ceux qui avaient eu la chance d’y échapper ont fait la prison. D’autres ont perdu leurs fonctions.

Selon certains « Kadogos » présents au Katanga en novembre et décembre 2000, les soldats Congolais avaient abandonné Pweto sans combattre. Ils répètent que le général-major « Kabila » qui dirigeait les opérations les avait instruis de « replier ». Qu’en dites-vous?

Je n’étais pas à Pweto au moment des faits. J’ai pu, en revanche, parler avec des camarades qui m’ont fait un récit qui n’est pas loin de cette version. C’est une des raisons pour lesquelles Mzee LD Kabila tenait à faire fusiller Joseph Kabila. Tous les doigts accusateurs étaient pointés sur lui. Plusieurs prisonniers de guerre le présentaient comme le « complice » des ennemis. Ceux des commandants d’unités qui avaient facilité l’exfiltration de « Joseph » de Pweto seront récompensés de manière scandaleuse. C’est le cas notamment de l’homme qu’on appelle Djadjidja [le général Zelwa Katanga, Ndlr]. Ce dernier était à Pweto en compagnie de Joseph Kabila et de John Numbi. Il y a aussi l’actuel commandant des Forces terrestres, le général Fal Sikabue et le général Ilunga Kampete. Ce dernier était avec nous à la Présidence de la République à l’époque de Mzee. Il fut envoyé à Pweto en tant que spécialiste des chars et autres blindés.

Gaétan Kakudji, Emile Mota Ndongo, Jeannot Mwenze Kongolo ont emporté leurs parts de vérité dans la tombe. Quels sont les témoins qui survivent encore en dehors du colonel Eddy Kapend?

Je n’ai pas encore compté les survivants. Ils sont sans doute là. Juste un détail important: lors du procès à Makala, Gaétan Kakudji, qui tenait à la préséance, avait déclaré qu’après la mort de Mzee, le pouvoir suprême devait lui échoir. C’était, selon lui, la volonté exprimée par Mzee Kabila dans son testament. Kakudji disait aux ministres qui voulaient l’entendre que Joseph Kabila avait fait un « coup de force » contre la volonté de Mzee.

La vérité finira par jaillir. Il suffit de passer au crible les mensonges d’Etat contenus dans la version officielle. Je sais que ce ne sera pas facile dans la mesure où une bonne partie des témoins ont été éliminés durant leur détention à la Prison centrale de Makala. Il en est de même de ceux qui étaient en dehors de ce lieu carcéral. Toutefois, après la reprise du procès sur la mort de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana, nous avons des raisons d’espérer. Qui aurait cru un jour que tous ces prisonniers qui étaient les « otages » de Joseph Kabila allait retrouver la liberté? L’ex-Président n’allait jamais les libérer. Aujourd’hui, ils sont libres. Il n’y a pas de raison de désespérer. La vérité éclatera un jour.

A l’instar du colonel Kapend et des autres condamnés, qu’attendez-vous pour introduire une requête afin d’obtenir la grâce présidentielle?

En septembre 2003, j’avais déposé une lettre au bureau de la Monusco à Bukavu. Un fac-similé de cette correspondance se trouvé à la page 628 de mon ouvrage. Je ne lutte pas pour obtenir l’amnistie ou la grâce présidentielle. Mon combat consistait à obtenir la libération des « otages » [Entendez: les condamnés, Ndlr] qui étaient au GLM et à Makala. Parmi ces « otages », il y a un mélange. Les bourreaux et les victimes sont mélangés.

Qui sont les bourreaux?

Il y a Eddy Kapend en tête…

Ah bon!

Au début des enquêtes, il était au GLM. Il y avait une bonne dizaine d’officiers sous ses ordres. C’est le cas d’un des tortionnaires les plus célèbres qui s’appelaient Jean Bompengo Ingole, alias « John ». Il est décédé en juillet 2019. Pour moi, il fallait libérer tout le monde. Dans la lettre précitée que nous avons adressée tant aux autorités nationales qu’étrangères, nous avons demandé la réouverture du dossier Anselme Masasu. C’est ça que je demande. Je ne suis pas demandeur d’amnistie ou de grâce présidentielle. Le Président de la République a lancé un « bon signal » en graciant les « otages » de l’ancien régime. Mon vœu le plus ardent est de voir une nouvelle enquête mettre une ligne de démarcation entre les « véritables victimes » et les « fausses victimes ». Je garde l’espoir. Qui aurait cru – durant la présence de Joseph Kabila à la tête du pays – qu’on assistera un jour à la réouverture du procès sur la mort de Chebeya et de Bazana? « Fatshi » a démontré que c’était possible. J’espère que Joseph Kabila et John Numbi seront invités à la barre. Il en est de même du général Jean de Dieu Oleko. Ce dernier avait publié un communiqué fallacieux après la découverte du corps sans vie de Chebeya. C’est lui qui avait monté l’histoire de préservatif et des mèches. Voilà pourquoi je garde l’espoir que les « ex-otages » de Joseph Kabila auront un jour droit à un procès équitable ainsi qu’à la réparation des dommages subis.

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.