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Trois proches du chef de l’Etat jouent des coudes pour imposer chacun une entreprise différente sur le développement des méga-barrages du Grand Inga. A ce jour, c’est le conseiller spécial Alexy Kayembe de Bampende, promoteur de l’australien Fortescue, qui tient la corde, mais ses deux concurrents dans l’entourage de Félix Tshisekedi ne désarment pas.

Tout juste nommé à la présidence tournante de l’Union africaine (UA), le chef de l’Etat congolais Félix Tshisekedi a fait de la réalisation du Grand Inga l’une des priorités de son mandat d’un an à la tête de l’organisation continentale. Listée dans les objectifs de l’Agenda 2063 de l’UA – censé jeter les bases de la puissance de demain de l’Afrique -, la construction des méga-barrages d’Inga III à Inga VIII est présentée comme l’une des solutions pour l’électrification du continent. Son développement reste pourtant conditionné par l’issue d’une violente rivalité au cœur de la présidence congolaise. Celle-ci oppose trois hommes proches de Félix Tshisekedi, qui mènent chacun de leur côté des discussions pour identifier des investisseurs prêts à se lancer dans l’aventure. Il s’agit de l’ambassadeur itinérant du chef de l’Etat Nicolas Kazadi, du conseiller spécial chargé des infrastructures Alexy Kayembe de Bampende et de son homologue chargé des investissements, le discret mais très influent Jean-Claude Kabongo.

Selon nos informations, cette concurrence a pourtant été tranchée début janvier par le président Félix Tshisekedi. Au cours d’une réunion, qui s’est tenue quelques jours avant la visite, le 6 janvier à Kinshasa, du ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi, le chef de l’Etat a explicitement donné la faveur à Alexy Kayembe de Bampende pour conduire le développement du Grand Inga. Ce choix s’explique par l’état avancé des discussions menées avec l’australien Fortescue Metals Group (FMG), qui tente de faire son grand retour sur le continent africain .

Un objectif colossal de 70 GW

Pour faire son entrée sur le marché congolais, le géant minier a démarché l’ambassadrice australienne au Zimbabwe, Bronte Moules, qui couvre également la RDC. C’est par les services de l’ambassade que Fortescue a ensuite fait appel au pasteur Olivier Tshilumba Chekinah, à la fois membre de l’Eglise nouvelle vie (courant pentecôtiste), très proche de Félix Tshisekedi et fondateur de la société OL Consult, pour approcher la présidence à Kinshasa.

Fortescue a ensuite signé en septembre 2020 un accord avec les autorités congolaises – préparé avec l’appui du cabinet d’avocats belge Liedekerke -, dans lequel il affirme son intention de développer le Grand Inga (42 000 MW), ainsi que plusieurs autres sites pour une puissance totale de 70 000 MW. L’objectif sous-jacent est in fine de produire à grande échelle de l’hydrogène – utile notamment pour la fabrication de carburants et de fertilisants -, qui pourrait être exporté vers le continent européen. Des discussions ont d’ailleurs eu lieu à ce sujet en fin d’année dernière entre Fortescue et le gouvernement allemand, dont la chancelière Angela Merkel avait annoncé son intention d’investir 9 milliards de dollars dans la filière.

Des bureaux prêtés par la présidence

En attendant de formaliser un accord-cadre avec Kinshasa, qui lui permettrait de sécuriser le projet et de démarcher des investisseurs, FMG a pris ses quartiers dans un bâtiment prêté par la présidence congolaise, qui se situe dans la commune huppée de la Gombe, à Kinshasa. Depuis le début de l’année, l’équipe du groupe australien est dirigé par le Sud-Africain Dereck Armstrong. Ce dernier fait office de Project Manager de FMG sur l’ensemble du continent. Il était notamment présent ces dernières semaines en Afrique de l’Est, et plus particulièrement en Ethiopie et au Kenya – un pays où Fortescue serait en passe de signer un contrat.

Pour mener les études sur le design du Grand Inga, Fortescue a mobilisé plusieurs dizaines de ses ingénieurs à Perth, siège social du groupe en Australie. Ceux-ci n’ont toutefois pas pu se rendre pour le moment à Kinshasa en raison des restrictions de voyages imposées par la pandémie de Covid-19. Des études spécifiques ont également été commandées au constructeur allemand Siemens, ainsi qu’au fabricant autrichien de turbines hydroélectriques Andritz Hydro – celui-ci est bien connu en RDC pour avoir travaillé sur les Inga I et Inga II.

Les ambitions de Fortescue se heurtent toutefois à certaines inimitiés au cœur du pouvoir congolais. C’est notamment le cas avec Bruno Kapandji Kalala, le patron de l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga (ADPI) nommé à ce poste par l’ex-président Joseph Kabila, qui se retrouve de plus en plus écarté de la gestion du projet. Désireux de garder une marge de manœuvre, celui-ci a rechigné en 2020 à transmettre au groupe australien un ensemble de données, dont celles issues d’une étude de télédétection (« Light detection and ranging ») réalisée en 2014 par l’entreprise publique française EDF. Il a finalement fallu l’intervention de l’équipe d’Alexy Kayembe de Bampende au sommet de l’exécutif congolais pour que Fortescue puisse obtenir ces données.

Les doutes de Nicolas Kazadi

L’autre inimitié avec laquelle Fortescue doit composer est celle opposant Alexy Kayembe de Bampende à l’ambassadeur itinérant du président, Nicolas Kazadi. D’après les informations d’Africa Intelligence, celui-ci doute de la capacité technique de Fortescue à mener à bien ce projet, l’entreprise n’étant pas spécialisée à l’origine dans la production hydroélectrique mais dans l’exploitation minière, ainsi que de la viabilité financière du projet. Pour cause : Fortescue, qui entend construire tous les méga-barrages du Grand Inga, propose un coût de 6 milliards de dollars pour le seul Inga III. C’est 7 milliards de moins que l’offre du consortium sino-espagnol The Inga Unified Consortium – toujours ardemment soutenu par Bruno Kapandji -, qui avait signé un accord en ce sens pour Inga III avec les autorités congolaises en août dernier.

Contacté par Africa Intelligence, Nicolas Kazadi évoque des « ragots » concernant sa rivalité avec Alexy Kayembe de Bampende – elle est pourtant confirmée par l’entourage des deux hommes – et affirme que leurs projets peuvent être complémentaires. Malgré la primeur accordée aux discussions avec Fortescue, l’ambassadeur itinérant poursuit de son côté les discussions pour trouver de nouveaux partenaires techniques et financiers. Pour cela, il prospecte tout particulièrement en France, où il s’appuie sur l’avocate et consultante Evelyne Stirn .

Le choix de l’Hexagone ne doit rien au hasard, Nicolas Kazadi étant lui-même un ancien étudiant de la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA) – il est notamment issu de la même promotion que Alexis Kohler, l’actuel secrétaire général de l’Elysée. En plus de la France, l’ambassadeur itinérant a également misé sur les ambitions pour le Grand Inga de l’homme d’affaires allemand Gernot Wagner. Il a notamment facilité sa venue à Kinshasa en août 2020. 

Jean-Claude Kabongo en embuscade

Un autre projet fait concurrence à ceux menés par Alexy Kayembe de Bampende et Nicolas Kazadi. Il s’agit de celui porté par le conseiller spécial de Tshisekedi chargé des investissements, Jean-Claude Kabongo. Ce dernier poursuit les discussions avec des investisseurs sino-américains. Il s’agit en l’occurrence de la société américaine Global Infrastructure Partners (GIP), propriété du banquier et milliardaire nigérian Adebayo Ogunlesi, qui a fait part de son intérêt pour participer au Grand Inga. Comme Africa Intelligence le révélait dans son édition du 22/06/20, GIP souhaiterait produire l’électricité nécessaire au projet de l’entreprise publique chinoise State Power Investment Corp (SPIC) visant à construire une gigantesque usine d’aluminium dans la province du Kongo-Central.

Retardées par les conséquences de la pandémie de Covid-19, les discussions sont menées au sein de GIP par le Chinois Jin-Yong Cai, associé de la société depuis 2019, et patron entre 2012 et 2016 de la Société financière internationale (SFI, bras financier du groupe Banque mondiale). Réputé pour ses prises de position alignées sur le régime de Xi Jinping, il a été soupçonné au sein de la SFI d’avoir favorisé à outrance des entreprises publiques chinoises, notamment la Postal Savings Bank of China, qui a bénéficié d’un investissement de la SFI d’un montant total de 300 millions de dollars.

Africa Intelligence

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