L’absence du Fantômas François Beya se fait  sentir dans la crise du dialogue entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame

François Beya

Vers un effondrement de  l’intelligence congolaise avec la chute du Fantômas Congolais?

A l’œuvre dans les cercles du renseignement depuis Mobutu Sese Seko, Beya Kasonga avait noué au fil des décennies des relations précieuses avec ses homologues du continent – mais aussi avec des chefs d’Etat – et des partenaires occidentaux. Dans la relation volatile avec le Rwanda, où il échangeait régulièrement avec le chef d’état-major, le général Jean-Bosco Kazura, son absence se fait particulièrement ressentir.

Kigali porte peu de considérations au conseiller privé du président Tshisekedi, Fortunat Biselele, dit « Bifort », un temps envoyé – et parfois auto-mandaté – comme émissaire. Le pouvoir de Paul Kagame considérait Beya Kasonga comme un interlocuteur fiable capable d’endiguer les desseins belliqueux de certains généraux des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), conseillers et membres de l’entourage du président de RDC.

Ces inquiétudes sont partagées tout particulièrement par le Rwanda, où Beya est réputé aussi proche du général Joseph Nzabamwita, le maître-espion du président Paul Kagame. Ces bonnes relations ont joué un rôle de premier plan dans le rapprochement opéré dès le début de son mandat par Félix Tshisekedi avec son homologue rwandais. Pour Kigali, le conseiller sécurité présentait l’avantage de servir de tampon par rapport au sentiment anti-rwandais encore très prégnant dans les rangs de l’administration congolaise.

Selon les  informations d’Africa Intelligence , entre février et mars, le Rwanda a même dépêché un émissaire dans la capitale congolaise pour s’enquérir du dossier François Beya et, plus largement, de la coopération sécuritaire entre les deux pays. A Kinshasa, l’émissaire en question est entré en contact avec les services d’une chancellerie européenne pour que ces derniers transmettent le message à Félix Tshisekedi. D’après une source sécuritaire jointe par Africa Intelligence, la manœuvre n’a pas été au goût de ce dernier, qui y aurait vu la preuve de la trop grande proximité de son ex-conseiller avec le Rwanda. Or Fortunat Biselele, qui a également eu à traiter des dossiers entre le Rwanda et la RDC, est loin de disposer du même crédit auprès du régime de Paul Kagame. Bien que formé par les services de sécurité rwandais au début des années 2000, « Bifort » est jugé peu fiable par Kigali, qui lui reproche son rôle dans la mise en œuvre de l’intervention, fin 2021, de l’armée ougandaise contre le groupe jihadiste des Allied Democratic Forces (ADF).

Les « critiques » de l’ambassadeur Hammer sur les lacunes de Mbelu

Plutôt enclin à taire ses critiques envers le régime du président Félix Tshisekedi, l’ambassadeur américain en poste à Kinshasa, l’influent Mike Hammer, n’a pas hésité ces dernières semaines à s’opposer violemment à Jean-Hervé Mbelu Biosha, le nouveau patron de l’Agence nationale de renseignement (ANR). En cause : les circonstances de l’interpellation, le 5 février, de l’ex-conseiller spécial chargé de la sécurité, François Beya, détenu depuis par les services de sécurité.

Si les motifs de son interpellation de Beya demeurent toujours aussi flous – Kinshasa a seulement fait part, dans un communiqué lu à la télévision, d’accusations d’atteinte à la sûreté de l’Etat -, le sort de Beya n’en finit pas d’interroger dans les chancelleries africaines et occidentales. Tout comme d’autres diplomates occidentaux en poste à Kinshasa, Mike Hammer soupçonne un dossier monté de toutes pièces contre Beya, sur fond de rumeurs autour d’une guerre de palais impliquant le conseiller privé du président, Fortunat Biselele, alias « Bifort ». La crainte est aussi de voir le dispositif sécuritaire de la RDC profondément déstabilisé après la chute de l’ex-conseiller sécurité.

En ces temps de regain de tensions avec le Rwanda à ses frontières orientales, les dysfonctionnements au sein des services de renseignement congolais se révèlent de plus en plus problématiques pour le président Félix Tshisekedi. Ces défaillances trouvent leur origine dans l’incarcération de l’ex-conseiller spécial du chef de l’Etat chargé des questions de sécurité, François Beya Kasongo. Depuis son arrestation en février, le dispositif de renseignement semble paralysé et diminué sur le plan opérationnel. Or, en RDC, comme dans la plupart des pays des Grands Lacs, les chefs des « services » se chargent également des questions de diplomatie régionale.

Beya, le « Canal » entre Touadéra et Tshisekedi

Preuve du rôle pivot joué par Beya dans les dossiers sécuritaires, d’autres pays africains ont dépêché des émissaires à Kinshasa. Outre le Togo, qui s’est enquis du dossier via son ministre de la fonction publique, Gilbert Bawara, on retrouve le Congo voisin. Son chef du renseignement, Jean-Dominique Okemba, dit « JDO », est réputé très proche de Beya – les deux hommes se connaissent depuis l’époque où Beya chapeautait la Direction générale de migration (DGM) sous Joseph Kabila . Depuis l’arrestation du 5 février, « JDO » a traversé à plusieurs reprises le fleuve Congo, séparant les deux capitales, pour s’entretenir de ce dossier. Début mai, son épouse est également venue en personne à Kinshasa pour rendre visite à Beya dans sa cellule, à la prison de Makala. Enfin, un émissaire a été dépêché par Bangui pour évoquer le sort du sécurocrate, qui avait joué à plusieurs reprises les go-between entre Touadéra et Tshisekedi.

La fin du « Fantômas » signifie l »isolement » de Félix Tshisekedi?

Côté français, et alors que Paris a opéré un rapprochement sécuritaire avec Kinshasa depuis 2019, la mise aux arrêts de Beya a été jugée très sévèrement : le maître-espion était un interlocuteur régulier de la DGSE . Plus largement, cette décision a été perçue comme une preuve supplémentaire de l’isolement de Tshisekedi, renfermé dans son premier cercle dont une partie réclamait depuis plusieurs mois le départ de Beya. Pour autant, une visite à Kinshasa d’Emmanuel Macron dans les prochains mois reste tout de même à l’étude.

Africa Intelligence

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