RDC: FCC-CACH, à qui profite le temps ?

Christian Ndombo

Le temps est «  le principium rationis » de la chose politique[1] étant entendu  que la politique comme sphère d’actions s’inscrit dans un horizon de temporalité qui est pour le cas d’espèce celui d’un mandat constitutionnel de cinq ans.

Tenant compte de la contrainte de la temporalité de l’action politique, toute réflexion stratégique sur l’action politique devrait inexorablement se tourner vers une réflexion sur le temps, quoique très peu des politologues se soient tentés  d’investiguer sur ce champ exploratoire.

Dès lors, la politique se déclinant comme l’art d’user du temps, de se projeter dans le temps, d’agir en contre-temps, la coalition FCC-CACH ne saurait échapper à cette inévitable réalité.

Attelage circonstanciel et contre-nature, la Coalition FCC-CACH continue son bonhomme de chemin  rythmé d’agitations, de récusations mutuelles et de « rembrassades ».  A quelques trois années des élections présidentielles de 2023 qui pointent à grand pas à l’horizon, il est opportun de s’interroger  à juste titre à qui profite le temps politique dans cette coalition ? Et partageant les points de vue de Daniel itineraty  qui affirme que celui  qui contrôle le temps a un pouvoir[2] , il y a lieu de questionner les stratégies temporelles de chaque acteur et de décrypter  comment chacune des parties  entend imposer son agenda.

CACH, La conquête permanente ?

Le temps politique se vit dans « la préparation du spasme présidentiel [3]» autour duquel se contracte la politique contemporaine. Echelonné autour des scènes temporelles successives (temps des prétendants, temps des primaires, temps de la campagne, temps de la victoire, temps de cents jours, temps de la gestion, temps du bilan, temps de la réélection), le temps politique en république Démocratique du Congo semble plutôt épouser le contour d’une  « Collusion temporelle ». Et ceci semble davantage s’affirmer dans les stratégies temporelles du CACH.

En effet, le ticket CACH ayant emporté l’actuel Président de la République Félix Antoine TSHISEKEDI TSHILOMBO à la magistrature suprême, la contrainte d’une majorité opposée, le choix d’une cohabitation douloureuse et chahutée semblent avoir déterminée celle-ci à la « reconquête stratégique des alliances ».

Face à une mouvance présidentielle va-t’en guerre et en conquête permanente, le jeu politique demeure figé « aux jeux de conquêtes  et de repositionnement stratégique », plus d’une année après la fin des élections.

Dans l’hypothèse où la stratégie actuelle du CACH se focaliserait sur les possibilités du « dé-corsage » de l’alternance relative[4] imposée par les élections de 2018 au profit d’une alternance médiatisée[5], la question pertinente est de savoir dans quelle stratégie temporelle celle-ci s’inscrit-elle. S’agit-t-il de l’horizon d’une session ? D’une année ? De deux ? A défaut de s’inscrire dans  une stratégie temporelle bien définie, le CACH ne s’expose-t-il  pas dans un agenda politique périlleux à même  de l’entrainer tout au long du  mandat  dans des «  guerres des tranchées » ? Dès lors quel résultat attendre d’une stratégie qui n’intègre nullement le moment essentiel du jeu politique contemporain, à savoir l’élection présidentielle ainsi que son obligation de rédevabilité (accountability) ?quelle alternative alors ? Maintenir un « attelage brinquebalant » ? Le CACH accepterait –elle d’abandonner sa prétention à l’émancipation sur le sacro-saint autel de la cohabitation pacifique et de la stabilité institutionnelle et politique ? Rien n’est moins sûr. Le froid réalisme politique de la modération ne saurait faire ménage commune avec « une base politique » longuement nourrie aux mamelles du radicalisme et du manichéisme où toute modération est aisément assimilable à la compromission.

FCC, la stratégie de l’usure du temps

Grand perdant des présidentielles de 2018, après dix huit longues années à la tête de la République, le Front commun pour le Congo, FCC, plateforme politique de l’homme de Kingakati, joseph Kabila Kabange,  président sortant dont les verrous constitutionnels interdisait un mandat successif de plus,  a su tirer son épingle du jeu en conservant la majorité parlementaire et le contrôle de 24 provinces sur les 26. Cette victoire aux législatives aura le mérite d’empêcher le pays  de basculer vers une alternance absolue[6] , scenarii moins dramatiques et bien plus favorables que toutes les futuribles et prédictions élaborées alors par les analystes.

Comment dès lors décrypter la stratégie temporelle du FCC, confortée par cette majorité qui lui accorde une main mise suffisante dans la marche de l’Etat ?les équilibres actuels lui étant favorables, il est de bonne guerre pour le FCC de maintenir le rapport des forces actuels sinon de le renforcer. En conséquence,   les deux acteurs se retrouvent enfermés dans un duel clausewitzien où chaque partie  tendant davantage à dépasser l’autre aboutit à « la montée aux  extrêmes » jusqu’à l’anéantissement total de l’un. Ce jeu de somme nulle où les gains  de l’un sont les pertes de l’autre entretient  une conflictualité permanente, une sorte de  guerre de tranchée qui sclérose le jeu et l’action politique et relègue en arrière plan des questions de gouvernance et de développement.

A ce qui peut paraitre  comme une stratégie d’anéantissement (bataille)  du CACH, le FCC répond par une stratégie d’usure (bataille et mouvement). La stratégie bipolaire  chère à Hans Delbrück a pour objectif d’affaiblir progressivement l’adversaire, à le pousser à bout afin de le placer dans une position d’infériorité lorsqu’il va négocier[7].

A qui profite le temps ?

Empêtrés dans des logiques distinctes et contradictoires, les deux acteurs s’enferment dans « un présentisme » qui  se préoccupe davantage de  l’espace ou de la territorialité du conflit (exécutif-parlement-judiciaire) que sur sa temporalité. Et pourtant, le temps, comme le dit pierre Lenain, est un fait politique massif, incontournable et qu’on ne peut parler de l’action politique en ignorant le temps[8] !  On peut en déduire que le temps dans son évolution actuelle n’est nullement profitable à ces deux logiques d’action ainsi qu’à ces acteurs.  Il devient indispensable  dès lors pour les acteurs de réinventer une chronopolitique qui intègre les attentes du peuple, désabusé et lassé par ces guerres lointaines qui ne rencontrent nullement ces attentes pourtant si simple : vivre. Vivre en paix. Et vivre heureux.

Fait à Kinshasa, le 12 juin 2020.

Christian NDOMBO MOLEKA

       Politologue prospectiviste et coordonnateur National de la DYPOL

La Dynamique des politologues de la RD Congo.


[1] Pierre Lenain, le Temps Politique, économica, paris,

[2] Daniel itineraty, le futur et ses ennemis, de la confiscation de l’avenir à l’espérance politique, climats, paris ,2008.

[3] Emmanuel Macron, les labyrinthes du politique, que peut-on attendre pour 2012 et après ?

[4] On parle d’alternance relative lorsque le transfert du pouvoir politique entre la majorité et l’opposition ne confère qu’à celle-ci la maitrise de l’exécutif  ou de la seule majorité parlementaire.

[5] On parle d’alternance médiatisée quand le transfert du pouvoir n’est pas la conséquence nécessaire et immédiate d’une élection législative, mais celle-ci est provoquée par un changement, mieux, un renversement d’alliances entre les partis politiques représentés au parlement.

[6] On parle d’alternance absolue  quand le transfert du pouvoir de la majorité à l’opposition se fait à l’exécutif et à l’assemblée issue du suffrage universel (majorité présidentielle et parlementaire).

[7] Hans Delbruck, history of the art of war within the framework of political history, greenwood press, 1975-1985 tiré sur www.leconflit,com/2018/03/hans-delbruck.

[8] Pierre Lenain, le Temps politique, économica, paris.

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