A Kolwezi, un Tribunal du Congo examine l’autre face de la transition énergétique

La ville de Kolwezi, devenue capitale mondiale du cobalt vit au rythme des creuseurs. L’artiste Milo Rau y a convoqué un tribunal symbolique pour se saisir des crimes qui ont été commis dans la course aux ressources minières.

Changement climatique… Des grêlons, tranchants comme des lames de rasoir, transforment en bouillie les arbres et les fleurs de l’hôtel Evros, au cœur de Kolwezi. Le patron, dont les parents sont arrivés de Grèce à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne reconnaît plus la ville minière où il a grandi. Devenue la capitale de la province du Lualaba, Kolwezi s’est enrichie de quelques immeubles administratifs qui abritent la toute jeune Assemblée nationale. Des banques sont sorties de terre, mais aussi des supermarchés tenus par des Indiens, des casinos où les Chinois passent le week-end, quelques hôtels de luxe, comme le Moon Palace où les délégations venues de Kinshasa viennent faire la fête. Evros, lui, tressaute à chaque fois que son hôtel tremble sous le choc des explosions qui retentissent à quelques mètres et il se demande combien de temps les murs tiendront. La façade avant de l’hôtel s’est effacée devant des boutiques où l’on vend des pagnes, de la vaisselle, des câbles électriques et des chaussures en plastique. Les jardins qui naguère s’ouvraient sur un lac d’eau douce sont désormais barrés par une montagne ocre qui semble grossir chaque nuit et, à l’aube, les pentes semblent prises d’assaut par de petites silhouettes chargées de sacs et d’outils. Evros se souvient que, voici trois ans encore, il pouvait naviguer en barque sur le lac limpide, aujourd’hui asséché et remplacé par les énormes remblais de la concession minière Comus, que les Chinois exploitent à Musonoi, l’une des anciennes carrières de la Gecamines.

Kolwezi, devenue la capitale mondiale du cobalt est aujourd’hui cernée par les mines dont les remblais brouillent le savant quadrillage de l’ancienne ville coloniale. Même le terrain sur lequel s’élève l’ancienne Assemblée nationale et qui abritait le club et les jardins de la Gécamines a été vendu. Chinois, Indiens, Libanais, mais aussi Américains et Canadiens… le monde entier semble s’être donné rendez-vous dans ce nouveau Far West. Chaque jour, des camions et des bus venus du Kasaï, du Kivu, de Kinshasa, sans oublier la Zambie voisine déversent des familles ou des hommes seuls qui s’installent sous de grandes bâches en attendant que la fortune leur sourie, à eux aussi. Malgré un coût de la vie deux fois plus élevé qu’ailleurs, l’espoir est chevillé au corps. Chacun vit « au taux du jour », sans se soucier de la poussière que dégage la noria des semi-remorques, de la fumée âcre des explosifs, des émanations chimiques qui polluent les champs et les rivières et transforment la savane en paysage lunaire. La transition énergétique qui mènera aux voitures électriques qui traverseront silencieusement les villes du futur, c’est ici qu’elle se prépare : le Congo détient 50 % des réserves mondiales de cobalt et les Katangais, déjà sacrifiés naguère au cuivre, à l’uranium, au coltan, paieront le véritable prix de la révolution énergétique.

Un tribunal symbolique et réel

Depuis longtemps, des voix s’élèvent contre ces guerres menées dans l’Est du Congo avec pour objectif l’accès aux mines d’or et de coltan et aux terres fertiles, depuis des années les Congolais, Docteur Mukwege en tête, réclament que la justice internationale se saisisse des crimes qui ont été commis au Congo. Mais la « communauté internationale », jamais avare de bonnes paroles, préfère blâmer la corruption des dirigeants sans se soucier de savoir comment ils ont été portés au pouvoir et avec qui ils ont partagé leurs bénéfices.

Dans l’attente d’un véritable tribunal pénal international sur le Congo, perspective bien éloignée, le dramaturge Milo Rau a choisi, lui, de ne plus attendre. Comme à Bukavu voici cinq ans, il a convoqué à Kolwezi un tribunal à la fois symbolique et réel, une entreprise qui se veut artistique, imaginaire mais extrêmement concrète. Avec comme président et procureur du tribunal deux avocats expérimentés, Me Sylvestre Bisimwa et Céline Tshizena, avec un défilé de témoins à charge et aussi à décharge, en présence d’autorités locales et de spécialistes reconnus et face à un public moins dense que naguère à Bukavu mais tout aussi passionné. Le seul absent était l’accusé principal, la société multinationale Glencore basée à Zug en Suisse, l’une des plus puissantes entreprises du monde, représentée par quelques témoins muets mais prenant force notes. Pour Milo Rau, de nationalité suisse même s’il est le directeur du NT théâtre de Gent, le choix de Glencore s’explique parce que cette société est la plus puissante des multinationales présentes en RDC. Ce choix n’exclut cependant pas les autres acteurs qui se sont partagé les partenariats de la défunte Gecamines, Canadiens, Américains et aussi Chinois. Ces derniers, arrivés au Congo après 2006, exploitent à la fois des mines géantes et des « centres de négoce » où les « creuseurs » amènent leurs sacs de « matière ». Ces cailloux bleuis par le cobalt ou rougis par le cuivre seront expédiés vers une Chine, qui a pris le contrôle des réserves mondiales de cobalt…

Collette Braeckman

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