Ayant quitté il y a quelques mois la direction de sa raffinerie d’or ougandaise à la suite d’une condamnation pour blanchiment d’argent en Belgique, l’homme d’affaires Alain Goetz doit également faire face à des accusations d’évasion fiscale au Rwanda, où il est actionnaire d’une unité de transformation du métal jaune. Des procédures qu’il combat pied à pied. Cette situation inquiète dans les plus hautes sphères de Kigali, mais aussi de Kampala et Kinshasa.

L’opération est bien rodée. D’abord un court mail, à l’objet se terminant par « Confidential » et venant d’une certaine Année, avec une adresse e-mail de la société émiratie Aldabra, qui propose de donner des informations sur les polémiques entourant une raffinerie d’or au Rwanda. Une fois l’accord donné pour un rendez-vous, un lien est envoyé vers le site internet de l’unité, Aldango Gold Refinery, dont la page d’accueil a été remplacée par un avis public, qui relate par le menu les déboires d’Aldabra au Rwanda et surtout la tentative des autorités de Kigali de « nationaliser une raffinerie d’or multimillionnaire ».

Le rendez-vous est, en réalité, un appel en visioconférence avec quatre membres de l’équipe d’Aldabra à Dubaï. Une cinquième personne est présente, Anne, qui dit travailler pour une autre entité détenue par Alain Goetz, le raffineur belge actionnaire à 100 % d’Aldabra, et au travers d’elle à 50 % d’Aldango. Au cours de la discussion, les présents égrènent les uns après les autres les pressions subies et les difficultés traversées au Rwanda lorsqu’ils travaillaient pour Aldango, ce qui les a contraints in fine à quitter le pays. Arrestations, incarcérations sans ménagement, fouilles de maisons et même dans les jouets des enfants, saisies de passeports et de cartes de crédit, pressions morales, obligation de se cacher et de fuir le pays sans ses affaires, tout y passe.

Communication dramatisée

A la fin de l’échange, celui qui se présente comme ayant été le directeur général d’Aldango jusqu’à sa fuite du Rwanda demande instamment que les noms complets des personnes ayant témoigné n’apparaissent pas si un article paraît, car leur vie est en danger. Alors que les noms figurent en toutes lettres sur l’avis public mis en ligne par la société elle-même.

Dans une ambiance alternant entre le plaidoyer sincère et la communication soigneusement dramatisée, les employés des structures d’Alain Goetz accusent des représentants du bras d’investissement de l’Etat rwandais et ex-coactionnaire de la raffinerie, Ngali Holdings, d’avoir saisi des stocks d’or sur le site d’Aldango, et disent que l’Etat a fait pression sur des cabinets d’avocats locaux pour qu’ils ne prennent pas la raffinerie comme cliente.

Ces doléances viennent étayer la demande d’environ 50 millions de dollars de dédommagements soumise par Aldabra aux autorités rwandaises par des avocats du cabinet belge Laurius – Bert Luyten, Karen Vermaere et Gerrit Hendrikx -, si l’entreprise ne récupère pas ses droits sur l’actif. Dans une lettre datée du 29 juin, ils évoquent la possibilité d’un arbitrage en cas de non-résolution du différend. Le courrier a été transmis au bureau de la présidence de Paul Kagame, aux ministres des affaires étrangères, du commerce et de la justice, au Rwanda Development Board, au Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board (RMB), ainsi qu’à l’ambassade du Rwanda à Bruxelles.

Accusations et réputation

L’offensive de communication du groupe belge d’Alain Goetz vient contrebalancer une campagne tout aussi vigoureuse menée, cette fois, par les autorités de Kigali depuis début juillet. Celles-ci affirment avoir ordonné la saisie de la raffinerie Aldango et annulé sa licence d’exploitation pour absence de paiement de taxes. L’entreprise serait donc à l’arrêt. Aldabra, actionnaire à 50 % de l’unité, est accusée de conserver la totalité des revenus issus de ses opérations dans des comptes bancaires à l’étranger, ceux situés au Rwanda étant tous vides.

Par ailleurs, la réputation d’Alain Goetz, le propriétaire d’Aldabra, n’aurait pas joué en sa faveur auprès des autorités, selon un article du média rwandais Taarifa. Après avoir conclu un accord en 2017 avec le bras d’investissement de Kigali, Ngali Holdings, en vue de codétenir, à 50 % chacun, la première raffinerie d’or du Rwanda, Aldabra a été perçu différemment à partir de 2018. Alors qu’aux premiers temps de l’association, Alain Goetz était vu comme un expert de l’or, détenant une raffinerie en Belgique, Tony Goetz, une autre en Ouganda, African Gold Refinery, ainsi que des sociétés à Dubaï, l’homme d’affaires a commencé à être mentionné dans les rapports des Nations unies et de l’ONG américaine The Sentry, notamment. Les enquêteurs des deux organisations ont affirmé qu’il a participé à un trafic illégal d’or, en particulier depuis la RDC et le Venezuela vers la raffinerie ougandaise African Gold Refinery.

En 2020, Alain Goetz et son frère Sylvain Goetz ont été condamnés par le tribunal d’Anvers à dix-huit mois de prison avec sursis pour blanchiment d’argent et fraude. Inquiètes quant aux conséquences de l’image de leur partenaire sur celle du pays, les autorités rwandaises ont décidé de céder les parts de Ngali Holdings dans la raffinerie à Hilly Metals Investment. Les mentions de trafic illégal d’or impliquant Alain Goetz datent d’il y a pourtant plus de vingt ans .

Parole contre parole

Aldabra assure de son côté que les autorités rwandaises sont venues chercher Alain Goetz pour qu’il investisse dans la raffinerie en lui promettant des exonérations fiscales. L’entreprise concède qu’il n’existe aucun contrat ou trace écrite attestant de telles exonérations. Les équipes d’Aldabra disent avoir été poussées à quitter le Rwanda afin que le gouvernement puisse reprendre la main sur une entreprise assurant des revenus importants au pays, et que Kigali cherche à discréditer Alain Goetz pour justifier son éviction. Selon elles, l’or traité dans la raffinerie venait de Tanzanie, et non pas de RDC. Contactés, les avocats d’Aldabra nient toute évasion fiscale et estiment qu’une des taxes réclamées par l’Etat rwandais, notamment l’impôt sur les minéraux, n’est en réalité pas imputable à la raffinerie, car il est dû uniquement par les exploitants de minerais, pas par ceux qui les transforment.

Par ailleurs, les avocats d’Alain Goetz soulignent que Ngali Holdings n’a jamais vendu ses actions dans Aldango, mais qu’il les a uniquement transférées à Hilly Metals Investment, entité que l’entreprise publique contrôle entièrement. Le décideur final de Ngali Holdings comme de Hilly Metals est, selon eux, Francis Gatare, PDG du Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board, organe coordonnant le secteur minier rwandais.

Surtout, Aldabra certifie que la raffinerie est opérationnelle, bien que les autorités de Kigali prétendent qu’elle est à l’arrêt. Elle fonctionnerait selon Aldabra sous le nom d’Equinox Mining, et serait contrôlée par Karim Somji. Cet homme d’affaires belgo-burundais a été accusé de trafic illégal d’or par plusieurs ONG. L’une d’elles, Global Witness, affirme qu’il est coactionnaire d’une entreprise en RDC destinée à transformer de l’or, Congo Gold Raffinerie, aux côtés du responsable Afrique de l’Est de Frontier Services Group, fondé par le magnat de la sécurité privée Erik Prince .

Pour prouver ses allégations, l’équipe d’Aldabra nous a transmis des certificats d’exportation de « gold doré bars », uniquement productibles dans une raffinerie, au nom d’Equinox, mais aussi des vidéos censées avoir été prises dans l’usine, ainsi que des témoignages anonymes de fournisseurs d’or qui confirment travailler encore avec elle. Des arguments qu’Africa Intelligence n’a pas été en capacité de confirmer.

Contacté, Francis Gatare assure que la raffinerie a perdu sa licence d’exploitation temporaire, et qu’elle n’est donc pas active pour le moment. Le PDG du Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board ajoute qu’Aldango est toujours propriétaire de la raffinerie, que le Rwanda espère une résolution amiable du différend fiscal avec la Rwanda Revenue Authority, et que le Rwanda Development Board a proposé de jouer le médiateur entre les parties, ce qu’a refusé Aldabra, qui dit à l’inverse que ses tentatives de négociations sont restées vaines. La vente de la raffinerie à d’autres investisseurs est, selon lui, l’ultime recours pour l’Etat rwandais. Il ajoute que les dires sur Equinox sont des « scénarios imaginaires » inventés par Aldabra. Il confirme que les parts de Ngali Holdings dans Aldango Gold Refinery ont été vendues à Hilly Metals, société détenue par Jean de Dieu Mutunzi, jusque-là PDG d’Aldango et vétéran des mines rwandaises .

Conséquences régionales ?

Malgré tout, l’affaire embarrasse à Kigali. Le président Paul Kagame cherche à positionner son pays comme le point de passage obligé de l’or extrait en RDC avant sa réexportation vers d’autres continents, et le raffinage fait partie intégrante de cette stratégie. Un conflit avec un ancien partenaire et des déballages d’accusations en série risque de sérieusement parasiter cette stratégie.

De plus, début juillet, Paul Kagame a conclu un accord avec son homologue congolais Félix Tshisekedi, afin de faire raffiner l’or produit par la compagnie publique de RDC Sakima (Société aurifère du Kivu et du Maniema) par une entreprise rwandaise, Dither. Aucune information n’a fuité sur cette dernière, ce qui a entraîné de nombreux communiqués d’activistes en RDC réclamant des comptes à leur gouvernement. Francis Gatare n’a pas répondu à la demande de détails sur Dither formulée par Africa Intelligence, ni expliqué comment celle-ci raffinera de l’or. Aldango reste semble-t-il jusqu’à présent l’unique raffinerie d’or existant dans le pays.

En Ouganda, pays voisin et rival du Rwanda, notamment pour le contrôle de l’or en provenance de RDC , la situation d’Alain Goetz est tout autre. Il a quitté la direction d’African Gold Refinery, raffinerie basée à Kampala, après sa condamnation pour blanchiment. Ses avocats ont affirmé à Africa Intelligence qu’il n’en est plus actionnaire non plus mais qu’il est encore investi dans des projets caritatifs en Ouganda. Alain Goetz maintiendrait aussi de très bonnes relations avec le chef de l’Etat, Yoweri Museveni, mais certains s’inquiètent des répercussions que son conflit avec les autorités rwandaises pourrait avoir sur la raffinerie de Kampala, encore associée pour beaucoup à son image.

Africa Intelligence

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