ENQUÊTE« Suisse Secrets » | L’homme d’affaires Billy Rautenbach est soupçonné d’avoir procuré au dictateur les moyens de truquer le scrutin présidentiel de 2008 et de réprimer son opposition. Une partie de l’argent aurait transité par la banque helvétique.

 

Le 4 mars 2008, Billy Rautenbach ouvre deux comptes dans la prestigieuse banque suisse. A cette époque, l’homme d’affaires est recherché par la justice sud-africaine pour des faits anciens de fraude fiscale et de corruption. Son nom est également cité dans plusieurs rapports des Nations unies, qui l’accusent notamment d’avoir participé au détournement de milliards de dollars d’actifs miniers appartenant à la République démocratique du Congo (RDC) vers des sociétés sous son contrôle.

 

La criminalité financière offshore peut aussi servir à manipuler une élection présidentielle et à attiser des violences meurtrières. Deux comptes ouverts à Credit Suisse, un chèque de 100 millions de dollars (63,5 millions d’euros) et un autocrate d’un pays stratégique d’Afrique australe, le Zimbabwe, à la peine pour se faire réélire et trouver des fonds : voilà pour le décor. Mener à bien cette opération exigeait un personnage connecté et rompu aux grandes manigances politico-financières sur fond d’exploitation minière. Ce sera Muller Conrad Rautenbach, plus connu sous le nom de Billy Rautenbach.

 

Nous sommes en avril 2008. Robert Mugabe, le président du Zimbabwe, voit sa mainmise sur le pays sérieusement contestée pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, en 1987. Quelques jours plus tôt, il s’incline, lors du premier tour des élections générales, face au leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai. Mais l’autocrate n’est pas prêt à s’effacer. « Seul Dieu peut me retirer le pouvoir qu’il m’a donné », déclarera-t-il.

 

Truquer les scrutins, réprimer l’opposition et la population civile, comme il entend le faire, nécessite de l’argent, et Robert Mugabe en manque cruellement. L’économie du Zimbabwe est au bord du collapsus ; les caisses du Trésor public et du parti au pouvoir, la ZANU-PF, sont vides.

 

C’est à ce moment-là qu’un chèque de 100 millions de dollars atterrit sur la table du gouvernement de M. Mugabe. Il aidera à financer trois mois de répression brutale des militants et sympathisants de l’opposition – plus de 180 personnes tuées et 9 000 autres blessées au moins, selon Amnesty international. Une campagne d’intimidation qui conduira le leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai, à se retirer avant le second tour de l’élection, qualifiée de « simulacre de processus électoral », et à Robert Mugabe de décrocher un sixième mandat, mettant fin aux espoirs de démocratisation du pays.

 

Le rôle central joué par Credit Suisse

D’où est venu cet argent providentiel ? Le site d’investigation sud-africain Ama Bunghane avait déjà révélé dès 2012 que ces fonds étaient liés à une opération douteuse de nationalisation-privatisation express d’une mine de platine par le gouvernement zimbabwéen. Au cœur de ce « deal », on retrouvait le fameux Billy Rautenbach, un homme d’affaires zimbabwéen blanc de 49 ans, proche du régime.

 

Les données confidentielles auxquelles Le Monde et ses partenaires ont eu accès dans le cadre de l’enquête « Suisse Secrets » tendent à démontrer, quatorze ans après les faits, le rôle central joué par Credit Suisse dans cette affaire.

 

Le 4 mars 2008, Billy Rautenbach ouvre deux comptes dans la prestigieuse banque suisse. A cette époque, l’homme d’affaires est recherché par la justice sud-africaine pour des faits anciens de fraude fiscale et de corruption. Son nom est également cité dans plusieurs rapports des Nations unies, qui l’accusent notamment d’avoir participé au détournement de milliards de dollars d’actifs miniers appartenant à la République démocratique du Congo (RDC) vers des sociétés sous son contrôle. Selon les enquêteurs onusiens, il aurait en grande partie agi pour le compte du pouvoir du Zimbabwe, avide d’un retour sur son investissement militaire pour soutenir la rébellion qui avait renversé Mobutu Sese Seko, en RDC, dix ans plus tôt.

 

En juillet 2007, l’homme d’affaires, bien connu du petit milieu des grands intermédiaires africains, avait été arrêté et expulsé par les autorités de la province minière du Katanga (RDC), dont le gouverneur déclarait « prendre au sérieux les accusations sud-africaines de fraude, corruption et autres crimes contre Rautenbach ». Une partie des actifs de la société minière Central African Mining & Exploration Company (Camec), dont il détenait 8 % du capital, avaient été saisie par les autorités congolaises. Ce lourd passif judiciaire ne semble toutefois pas avoir dérangé le service de « compliance » de Credit Suisse, chargé de vérifier le pedigree des nouveaux clients et l’origine de leurs fonds.

Vingt millions de dollars en transit

Selon nos informations, au moins 20 millions de dollars (12,7 millions d’euros) ont transité sur les comptes suisses de Billy Rautenbach au cours du printemps 2008. C’est précisément à cette époque que s’est noué le « deal » autour de la mine de platine qui allait déclencher le paiement de 100 millions de dollars, grâce à un montage complexe à base de ventes, d’achats et de prêts, autour de Camec. Si les documents consultés par Le Monde et ses partenaires ne permettent pas de relier avec certitude ces comptes suisses à l’opération minière qui a financé la campagne de violence de la ZANU-PF, la chronologie le suggère fortement.

De nombreux éléments confirment par ailleurs l’implication de Credit Suisse dans cette affaire. La banque suisse était un actionnaire important de Camec aux côtés de Billy Rautenbach, et a participé au financement de l’opération minière. Elle a notamment accordé, en juin 2007, un prêt de 60 millions de dollars (38,1 millions d’euros) à Camec. Elle a aussi facilité l’investissement du fonds new-yorkais Och-Ziff dans Camec, et donc dans le projet minier, en organisant le déplacement d’un de ses dirigeants au Zimbabwe et en RDC, comme l’avait révélé le Wall Street Journal. Och-Ziff a été condamné en 2016 par la justice américaine après avoir reconnu des faits de corruption d’officiels dans plusieurs pays africains.

 

Les données confidentielles de l’enquête « Suisse Secrets » interrogent aussi sur le manque de réactivité de la banque. Malgré le placement sous sanctions de Billy Rautenbach par le département du Trésor américain en novembre 2008, puis par l’Union européenne en janvier 2009, en raison de sa proximité avec le régime Mugabe et de son implication dans les violences, l’homme d’affaires zimbabwéen a pu conserver ses comptes dans l’établissement suisse – ils n’ont été fermés qu’en avril 2009, après que les autorités britanniques ont gelé ses avoirs dans la société Camec.

Par Joan Tilouine (avec l’OCCRP)

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