Entre Belges et Congolais, un «je t’aime moi non plus» passionnel

Les relations entre les deux pays ont toujours été difficiles à analyser rationnellement. Pour comprendre le lien, mieux vaut se plonger dans l’histoire des nations. Retour en arrière à l’occasion de la visite royale.

 

Empreintes d’ambiguïtés et de passions, jalonnées par les ruptures spectaculaires, les réconciliations et les promesses, les relations entre la Belgique et le Congo, ou plus précisément entre Belges et Congolais, résistent souvent à toute analyse rationnelle. Pour tenter de les comprendre, il faut se référer à l’histoire, cette histoire de la conquête coloniale si longtemps évacuée de nos programmes scolaires. Il faut se rappeler que la création du Congo fut l’œuvre personnelle du deuxième roi des Belges, Léopold II, qui réussit, par la séduction, la ruse et l’argent, à l’imposer aux autres puissances coloniales. Par la suite, il lui fallut déployer une propagande considérable (les expositions coloniales, les affiches, les articles de presse…) pour convaincre une population d’abord réticente d’accepter ce « cadeau » qu’était la colonie. Le Rwanda et le Burundi n’ayant été que des protectorats proposés à l’issue de la Première Guerre mondiale, le Congo demeura longtemps l’« enfant unique » de la Belgique, sa seule fenêtre sur l’Afrique. Et inversement : pour les Congolais, Bruxelles, « Miquel » en argot, fut longtemps la destination prioritaire, la seule clé ouvrant les portes de l’Europe.

 

 

Certes, la mondialisation a bouleversé tout cela, même si, en route pour Guangzou, New York ou Istanbul, les Congolais aiment encore s’arrêter à Bruxelles, mais les perceptions demeurent. C’est ainsi que, pour une majorité de Congolais, Léopold II est moins le conquérant brutal, le commanditaire des mains coupées que décrit l’historiographie anglo-saxonne que, tout simplement, le premier souverain de l’Etat indépendant du Congo, celui qui dessina et réussit à imposer les frontières actuelles du pays. Après 80 ans de colonisation, six décennies d’indépendance, les Congolais estiment qu’ils doivent aujourd’hui encore défendre leur vaste et riche territoire contre les risques de « balkanisation » (un mot qui fait fureur) et, se méfiant des appétits de tous leurs voisins (pas seulement les Rwandais…), ils comptent pour cela sur le soutien de la Belgique.

 

 

Une nostalgie réciproque sur fond de paternalisme

 

 

Jusqu’en 1960, le roi des Belges fut aussi le roi du Congo et nul n’a oublié Baudouin, l’homme qui, pratiquement seul, décida d’accorder (trop tôt, sans préparation…) l’indépendance. Avant 1960, l’accès au territoire congolais était strictement contrôlé depuis Bruxelles, les voyages des Congolais étaient rares (l’Expo 58 ouvrit la porte à quelques « évolués » triés sur le volet). Cette relation exclusive a laissé des traces : certes, les « indigènes » se souviennent des injustices du système, d’une sorte d’apartheid qui ne disait pas son nom, mais nombre d’entre eux se rappellent aussi leurs relations personnelles avec les « Blancs », c’est-à-dire les Belges du Congo. Elles étaient marquées par la séparation des lieux de vie, les différences colossales de statut et de revenu, par l’arrogance et l’exploitation de la force de travail, mais aussi par une sorte de paternalisme qui a laissé des traces. Sur le plan personnel, de nombreux liens furent tissés à l’époque coloniale et, nourris par une sorte de nostalgie réciproque, ils ne se sont pas rompus malgré les années.

 

 

Le temps s’est écoulé, les générations se sont suivies dans une ignorance croissante, mais Belges et Congolais ne se sont pas perdus de vue pour autant. Là-bas, « au pays », on attend toujours que Bruxelles défende un Etat qui demeure fragile et convoité, et les querelles avec les politiques belges prennent toujours des proportions démesurées, qu’il s’agisse des socialistes flamands du temps de Mobutu ou de Karel de Gucht du temps de Joseph Kabila, mais seuls les plus anciens souhaitent encore le retour des « nokos » (les oncles). Et en Belgique, une diaspora de plus en plus nombreuse, dynamique, politiquement active, crie haut et fort ses attentes et ses frustrations. Elle défend à bon droit les exigences des métis qui veulent pouvoir accéder aux archives coloniales et en savoir plus sur leur filiation, elle veut rebaptiser les noms des rues, déboulonner les statues et elle réclame la restitution des œuvres ramenées durant la colonisation.

 

 

Le Soir /Colette Braeckman

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