En enquêtant sur l’homme d’affaires canado-congolais Lucien Ebata, les enquêteurs ont découvert qu’il cultivait une proximité avec deux agents de la PAF de l’aéroport francilien où transitent les businessmen et leurs jets privés. Les policiers sont soupçonnés de l’avoir aidé, contre rétribution, à passer aisément les douanes avec du cash malgré ses deux fiches S.

Libération révèle les rouages de ce qui pourrait être l’un des principaux circuits de détournement des recettes du pétrole congolais, de Paris à Brazzaville en passant par la Suisse et Monaco. En cause, la société Orion Oil et son patron Lucien Ebata, proche du président Denis Sassou-Nguesso et aux multiples relations avec des personnalités économiques et politiques françaises.

La rencontre a lieu le 12 juillet 2016, au matin, à l’hôtel Georges V. Ce rendez-vous, devant l’un des établissements les plus luxueux de Paris, tout proche des Champs-Elysées, rassemble un curieux attelage : Lucien Ebata, son bras droit, Ted T., et deux agents de la police aux frontières (PAF) de l’aéroport du Bourget, où transitent les jets privés de célébrités, businessmen et diplomates. Dans la foulée, les fonctionnaires, Francette S.

Que font-ils, ce jour-là, avec Lucien Ebata, richissime et influent homme d’affaires canado-congolais ? Ce négociant est suspecté par la justice française de s’être enrichi à millions, en pillant l’argent public du Congo-Brazzaville à l’aide de sa société Orion Oil et d’un système complexe de détournement des recettes de la vente du pétrole.

En 2012, il avait été arrêté à l’aéroport de Roissy avec une valise remplie de billets – 182 000 euros et 40 000 dollars non déclarés. Cet événement, et le soupçon d’une vaste opération de blanchiment d’argent, avait provoqué l’ouverture d’une enquête judiciaire et éveillé l’intérêt de deux services de renseignements français, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP).

Pétrole congolais, Manuel Valls, aéroport du Bourget… Tout comprendre à l’affaire Orion Oil

 

L’affaire révélée par «Libé» met au jour les rouages de ce qui pourrait être un circuit de détournement des recettes de l’or noir congolais. En cause : une société, soupçonnée d’être «écran», et son patron en contact avec des personnalités françaises.

La disparition organisée de l’argent du pétrole congolais

L’arrestation en 2012 à Paris de l’homme d’affaires Lucien Ebata en possession d’une énorme quantité d’argent liquide a mené les douaniers français sur la piste d’Orion Oil : cette société est soupçonnée d’être au cœur d’un vaste système de détournement de fonds publics au profit du clan du président congolais, Denis Sassou-Nguesso. Les enquêteurs, rattachés à Bercy, s’interrogent sur l’«utilité concrète» d’Orion Oil, qui agit comme courtier sur le marché du pétrole entre producteurs et distributeurs. Plusieurs centaines de millions d’euros se seraient évaporés.

Cette société a eu pendant une décennie un fournisseur et client quasi unique : la Société nationale des pétroles congolais (SNPC). Orion Oil revend une partie de la production pétrolière de la SNPC aux grandes majors énergétiques exploitantes comme Shell. Au passage, elle empoche une marge s’établissant entre 0,77 % et 8,62 %. Mais pour quelle plus-value opérationnelle ? Pour les enquêteurs, c’est comme si les activités de l’une et de l’autre se confondaient.

Orion Oil est soupçonnée d’être une sorte de caisse noire dans laquelle les officiels puisent à loisir, même pour des dépenses courantes – paiements de chauffeurs, visas de quelques centaines d’euros…

Lucien Ebata, l’ascension fulgurante de «l’homme du président»

Le richissime président de la société Orion Oil, créée en 2008, s’est imposé comme une figure de l’économie africaine. Parti de rien, il a gravi les échelons jusqu’à devenir un émissaire diplomatique du régime congolais. Ce proche conseiller de Sassou-Nguesso a été mis en examen en 2021 à Paris, notamment pour blanchiment.

Chaussures en alligator, palaces et grands crus… Lucien Ebata, aujourd’hui 53 ans, dépensait sans compter, notamment en France. Généralement en cash, et sans oublier de choyer des proches et des dignitaires du régime de Sassou-Nguesso.

Au Bourget, « le passager est roi »

Un contrôle policier à l’aéroport du Bourget ne ressemble pas à l’expérience classique d’un passage de frontière. «Le Bourget n’est pas un aéroport comme les autres car on fait [c’est-à-dire, on contrôle, ndlr] des personnalités, il peut s’agir de passagers sensibles comme des hommes politiques, des hommes d’affaires qui prennent des jets assez régulièrement ou encore des personnes fortunées», résume dans une audition d’octobre 2021 le chef d’une brigade, Ahmed K. Au Bourget, les interminables files d’attente devant les guérites n’existent pas : la vérification des documents de voyage se fait dans les salons des compagnies aériennes, où les 37 agents de la PAF se déplacent. «C’est le policier qui vient aux passagers et pas le passager qui vient aux policiers, poursuit Ahmed K. Le passager est roi. Les compagnies nous mettent la pression pour accélérer les contrôles.» Plusieurs bénéficient même de passe-droits sur ordre hiérarchique. «Il y [en] a certains comme Bernard Arnault, et certaines personnalités importantes, [pour qui] nous recevons des télex nous demandant de faciliter le passage», ajoute le brigadier Sébastien S. Comment les valises de Lucien Ebata, pleines de millions d’euros en liquide, ont-elles pu discrètement entrer en France ? Dans une conversation téléphonique le 10 juin 2017, captée par les douanes judiciaires, le CanadoCongolais explique à l’une de ses proches qu’une policière «l’attendait et le laissait passer parfois sans prévenir les autres», et ajoutait qu’elle «mangeait bien». Les détails livrés lors de cet échange et les investigations menées permettent aux enquêteurs d’établir que Lucien Ebata parle de versements d’argent à Francette S. Cette policière a été en poste au Bourget de janvier 2012 à septembre 2016. L’Inspection générale de la police nationale (IGPN), saisie de cette partie de l’enquête, a retracé les dépôts d’espèces réalisés à cette période par d’argent réalisé par Western Union, de 7 500 dollars, adressé par Ted T. à la policière. Une somme conséquente pour des fonctionnaires dont le salaire mensuel varie entre 2 000 et 3 000 euros. Mais, au-delà de cet aspect financier, la justice découvre également une relation de grande proximité entre Lucien Ebata et Francette S.

«Tu es mon frère de toute façon»

Les enquêteurs vont jusqu’à retracer les détails d’un séjour commun à New York, en décembre 2013. La policière est logée à l’hôtel cinq étoiles Four Seasons, au cœur de Manhattan. «Elle m’avait demandé de garder ses enfants quelques jours car elle partait rejoindre monsieur Ebata à New York. […] J’étais d’autant plus étonnée car ce dernier avait une fiche de recherche», relate en novembre 2021 la brigadière Christine D., une de ses anciennes collègues de la police aux frontières. Les enquêteurs n’ont pas retrouvé de dépenses de la policière en lien avec ce voyage, et suspectent donc que ce dernier a été réglé par Lucien Ebata.

Trois jours après son retour, la policière dépose même 2 550 euros en liquide sur son compte. Ce qui pourrait être le «reliquat» d’espèces remises par Ebata à New York, analyse un rapport de synthèse de l’IGPN daté de mars 2022. Ce soupçon est étayé par les propos de la brigadière Christine D. : «Dans la journée, je crois me souvenir qu’il avait mis à sa disposition un chauffeur ou un collaborateur qui lui remettait de l’argent tous les jours pour ses achats personnels. Je sais qu’elle avait fait l’acquisition d’un sac Vuitton qu’elle m’avait montré.»

Dans la conversation de juin 2017, déjà évoquée, où il était question de cette policière qui «mangeait bien», Lucien Ebata parle également d’un «homme, policier», qui lui avait envoyé un message pour le «rencontrer dans quinze minutes». Des recherches sur la ligne mobile de Valéry J., en poste au Bourget depuis 2011, ont permis d’étayer le scénario du «remplaçant» de Francette S. à partir de l’été 2016. L’étude de ses comptes bancaires révélera des dépôts d’espèces encore plus importants que pour la policière. De juillet 2016 à novembre 2019, plus de 4 400 euros sur un compte et 37 000 euros sur un autre. Près de 8 000 euros en liquide ont aussi été découverts à son domicile, le 5 octobre 2021. Les nombreux textos échangés entre Lucien Ebata et Valéry J. permettent d’illustrer le lien particulier qu’ils entretenaient. Ou plutôt entre «Lulu» et «l’artiste peintre», tels qu’ils s’appelaient dans leurs répertoires respectifs. Dans plusieurs des messages retrouvés qu’il signe parfois lui-même «l’artiste», Valéry J. fait part de sa disponibilité pour Lucien Ebata, assure qu’il œuvre pour lui ou évoque à demi-mot ses besoins d’argent. Dans un style bien à lui. «Si un jour les murs t’oppriment, il faut toujours croire et surtout choisir le plus impossible des rêves et se laisser porter par lui. Bonne journée. Amitiés fraternelles. Lucien», écrit Ebata à Valéry J. en septembre 2019. «Merci Bonne journée See u soon Take care L’artiste», lui répond le policier.

Le 25 août 2020, l’agent de la PAF assure, dans des messages empreints de spiritualité, qu’il œuvre pour lui. «Tu es mon frère de toute façon donc me démener pour ta mission est un plaisir cela devient ma mission Joindre nos forces respectives fait certainement parti du plan divin», envoie le policier Valéry J. à Lucien Ebata.

L’agent explique qu’il « œuvre drastiquement » pour que le Canado-Congolais obtienne son autorisation de décoller du Bourget. «Des [coups] de fil de partout… J’ai les oreilles qui sifflent lol», écrit-il aussi. «Informer en temps réel Ebata de la présence des douanes» Quelle est, concrètement, la contrepartie que pouvaient offrir Francette S. et Valéry J. à Lucien Ebata ? Les policiers étaient tenus, de 2013 à 2017, période pendant laquelle le Canado-Congolais était «fiché S»  susceptible d’appartenir à un réseau de «criminalité organisée», de prévenir immédiatement les services de renseignements à chacun de ses passages au Bourget.

Or, dans une note datée de janvier 2022, Françoise Bilancini, à la tête de la DRPP, indique n’avoir jamais été informée ne serait-ce que d’un passage de Lucien Ebata au Bourget. Et à peine la moitié de ses allées et venues ont été signalées à la DGSI : sur 27 passages retrouvés de Lucien Ebata dans les archives de l’aéroport entre octobre 2014 et août 2016, 14 seulement ont fait l’objet d’une information au renseignement intérieur.

Au Bourget, ce voyageur qui aurait dû faire l’objet d’une surveillance particulière a-t-il pu compter sur l’intervention de Francette S. et Valéry J. pour passer plus facilement des valises de cash ? «C’est une hypothèse, mais les policiers pouvaient informer Ebata et son collaborateur des créneaux horaires sur lesquels ils avaient moins de risques de se faire contrôler par les douanes, avance dans une audition de novembre 2021 la commandante Marie-Claude S., à la tête des effectifs de l’aéroport à cette époque.

Les policiers auraient aussi pu informer en temps réel Ebata de la présence des douanes.» Les enquêteurs notent d’ailleurs que, sur les 27 passages, seuls 2 ont fait l’objet d’un contrôle douanier. Une proportion qui ne « paraît pas normale » au commissaire général Patrice Bonhaume, l’ancien directeur de la PAF de Roissy, dont dépend le Bourget, qui l’a fait savoir dans un interrogatoire de mars 2022.

Une théorie encore plus grave est avancée par la commandante MarieClaude S. : les agents auraient pu se charger de faire passer eux-mêmes les valises d’argent à la sortie de l’avion : «Il est aussi possible que les policiers aient pris l’argent pour le faire passer à côté des douanes pour le compte de monsieur Ebata en le lui rendant après.»

« Relation amoureuse »

En garde à vue, Lucien Ebata, Ted T., Francette S. et Valéry J. vont tenter de minorer la gravité des faits qui leur sont reprochés, sans totalement les nier. L’homme d’affaires explique à propos de Francette S. qu’elle faisait partie «des policiers qui s’occupent de [ses] formalités. Elle était sympathique à [son] égard». Concernant Valéry J., Lucien Ebata dit «qu’il était toujours bienveillant» et que l’homme d’affaires avait «dû lui donner [sa] carte et ce dernier a dû [lui] écrire». Leur abondante conversation serait le simple fait de la politesse d’Ebata. «Par respect, je réponds aux personnes qui m’écrivent», tente-t-il.

Le Canado-Congolais nie dans un premier temps toute remise d’argent aux agents, puis, confronté aux nombreux éléments découverts dans l’enquête, change de version : «C’est bien possible que Ted [le directeur financier d’Orion jusqu’à l’été 2021, ndlr] ait pu donner des espèces. II fait cela avec des fonds nommés frais d’approche ou frais divers. Ces fonds appartiennent à la société Orion.» Interrogé spécifiquement sur le virement de 7 500 dollars réalisé depuis Dubaï sur le compte de Francette S., Lucien Ebata avance que c’est son «altruisme qui parle à ce moment-là».

Il est «possible» que les dépôts d’espèces de la policière, qu’Ebata estime entre 20 000 et 30 000 euros, «correspondent aux sommes […] remises». Même discours de charité concernant l’argent versé à Valéry J. : «Nous avons été sollicités dans le cadre de son activité artistique et d’intérêts pour la musique. Nous avons eu des conversations à ce sujet. Il m’avait dit qu’il voulait voyager avec une amie, c’est la raison pour laquelle il voulait de l’argent.» Contacté par Libération par l’intermédiaire de son avocat, Antoine Vey, le patron d’Orion Oil n’a pas répondu sur les soupçons de corruption qui pèsent sur lui. Egalement sollicité, l’ancien directeur financier de l’entreprise, Ted T., n’a pas donné suite.

Dans leurs auditions, les deux policiers nient, malgré les échanges de messages à ce sujet, que la rencontre de juillet 2016 au George V ait eu comme objectif d’organiser un passage de relais entre eux, ainsi que d’avoir été présents au même moment au cours de la matinée. Pour expliquer sa CYR CLOVIS NGBANDA proximité avec Lucien Ebata, Francette S. assure avoir eu une «relation amoureuse» avec lui, sans «aucun lien avec [son] travail», et qu’elle n’a «jamais passé le moindre accord ou fait le moindre arrangement avec lui».

La policière affirme que les dépôts d’espèces sur son compte correspondent à des dons de ses anciens compagnons. Confrontée aux éléments de l’enquête, Francette S. a versé des documents attestant de plusieurs versements reçus en espèces pour des revenus locatifs mais a dû reconnaître quelques versements d’argent réalisés par Ted T. Soit à peu près la même ligne de défense que Valéry J., qui estime à seulement 5 000 euros l’argent qu’il a pu toucher de Lucien Ebata et explique les remises d’espèces sur son compte par des loyers perçus en liquide de plusieurs appartements. L’agent affirme, comme sa collègue, n’avoir jamais reçu d’argent en contrepartie d’un service. Sollicités par Libération, les avocats de Francette S. et Valéry J. n’ont pas donné suite. Pas plus que la direction générale de la police nationale. Affaire Orion Oil : où est passé l’argent du pétrole congolais

 

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