RD Congo : le cas Dan Gertler fait des vagues à Kinshasa

ENQUÊTE. Le rapport de deux ONG sur le contournement des sanctions américaines par le milliardaire israélien Dan Gertler en RDC est au cœur de forts remous en RD Congo.

Après Paris, c’est à Kinshasa (malgré la fermeture des frontières aériennes) que l’avocat Éric Moutet est allé croiser le fer ce 8 juillet, six jours après la parution d’une enquête conjointe de l’ONG Global Witness et de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), qui éclabousse deux de ses clients. Le premier, le milliardaire israélien Dan Gertler, qui a amassé une fortune dans les mines de cuivre et de cobalt dans l’ex-Grand Katanga, est soupçonné d’avoir contourné les sanctions américaines le visant à travers un réseau de sociétés opaques, afin de poursuivre ses activités en RD Congo et de blanchir de l’argent. Le second, la banque Afriland First Bank Congo, filiale d’un groupe bancaire camerounais, aurait été, selon l’enquête, un « facilitateur ».

Lors d’un point presse à la salle de spectacle kinoise Showbuzz, puis au fil d’interviews à la Radio télévision nationale congolaise et dans les médias privés, Me Moutet a crié à la falsification de documents, au refus d’examens contradictoires des preuves de la part des deux ONG basées à Londres et à Paris, et à leur ingérence dans les affaires de la RD Congo, serinant : « Imaginez qu’une ONG congolaise vienne demander à Emmanuel Macron de diligenter des enquêtes sur des hommes d’affaires français ? »

Me @ericmoutet déclare haut et fort que @Global_Witness et @PPLAAF ont falsifié les documents dans l’optique d’humilier ses clients. @AfrilandCd et #Dan_Gertler … Il confirme sa plainte au tribunal de Paris contre ces réseaux maffieux. pic.twitter.com/FEuQn8Zaes— Kamanda Kela F. (@kamanda_kela) July 8, 2020

Une contre-offensive médiatique musclée, dans le prolongement de la plainte déposée au tribunal judiciaire de Paris le 1er juillet par Me Moutet, au nom d’Afriland First Bank Congo. Sont visés Global Witness et PPLAAF, notamment pour « chantage », « corruption privée », « violation du secret bancaire », « faux et usage de faux ». La plainte, consultée par Le Point Afrique, s’en prend aux enquêteurs (un journaliste qui « terrorise » son interlocuteur, une autre qui « proposait de verser de l’argent aux agents de l’administration locale afin d’obtenir des documents administratifs et commerciaux en RDC ») ou conteste certains éléments de preuve (« des fichiers volés à la banque ont été falsifiés avant d’être remis aux ONG, ou modifiés ensuite »).

Le rapport de Global Witness et de PPLAAF, intitulé « Des sanctions, mine de rien », déplore de son côté qu’aucune preuve de ces allégations n’ait été fournie. Les avocats londoniens et parisiens de la partie adverse « cherchent à nous décrédibiliser », constate Margot Mollat, qui détaille les manœuvres entreprises contre les deux ONG sur son blog. Responsable de campagne chez Global Witness, elle a co-enquêté durant plus d’un an sur ce dossier.

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Sanctions, nouvelles sociétés et porteurs de valises

Dan Geltler est au coeur d’une affaire de corruption qui fait beaucoup de bruit en RD Congo. © DR

Tout commence en décembre 2017. En vertu de la loi Magnitski (loi sur la responsabilité concernant les droits humains), Dan Gertler et dix-huit de ses entreprises sont sanctionnées par les États-Unis. Gertler « s’est servi de son amitié étroite avec le président congolais Joseph Kabila afin de s’imposer comme intermédiaire dans la vente d’actifs miniers en RDC […] Entre 2010 et 2012 seulement, la RDC aurait perdu plus de 1,36 milliard de dollars de revenus du fait de la sous-évaluation d’actifs miniers vendus à des sociétés offshore liées à Gertler », argue le Trésor américain. La liste s’allonge en juin 2018 avec quatorze nouvelles sociétés liées à Gertler sanctionnées. En clair : tout individu ou société engagé dans une transaction commerciale avec des entreprises détenues à 50 % ou plus par le magnat israélien s’expose à des sanctions pénales.

Or, le controversé Dan Gertler semble avoir été guère échaudé par cette punition. L’enquête de PPLAAF et de Global Witness examine la constellation de sociétés qui se reconstitue à cette période, « présentant un lien apparent avec Gertler ». Des sociétés rapatriées, nouvellement crées, et pour la plupart clientes d’Afriland First Bank Congo. Elle identifie aussi d’intrigants versements bancaires. Dans les six mois qui suivent les sanctions de 2017, 16 dépôts en espèces pour un montant total d’environ 11 millions d’euros sont enregistrés sur dix sociétés fraîchement créées par Alain Mukonda, partenaire d’affaires congolais de Dan Gertler. Son nom figure sur les documents bancaires d’Afriland First Bank Congo mentionnant ces versements en espèces.

Le 8 mars 2018, ce sont 6 millions de dollars en espèces qui sont déposés sur un compte de cette même banque, créé deux mois plus tôt par Shlomo Abihassira, ami de la famille Gertler. D’après les relevés de comptes étudiés par PPLAAF et Global Witness, Shlomo Abihassira aurait déposé plus de 19 millions de dollars entre le 23 janvier et le 19 juin 2018. Ce montant total a ensuite transité sur un autre compte, avant de se retrouver sur celui de Dorta, autre société créée en février 2018 par un Français, Elie-Yohann Berros, qui n’a aucun lien avec la RD Congo… mais avec Dan Gertler. Quarante-neuf millions de dollars sont déposés en treize fois sur le compte de cette société entre août 2018 et mars 2019.

Tracer l’argent et les sociétés « apparentées » à Dan Gertler, c’est pénétrer dans un réseau tentaculaire, où surgissent le Français Ben Ezra, impliqué dans l’arnaque dite « à la taxe carbone », un vrai-faux milliardaire russe supposé diriger une société suisse qui fait transiter des millions de dollars en RD Congo, mais qui en réalité « roule en Peugeot d’occasion de 2007 »… Entre hommes de paille, sociétés-écrans et transferts d’argent douteux, ce système, estiment les enquêteurs, « viserait à blanchir d’importantes sommes d’argent en RD Congo et à l’international ».

Surtout, Dan Gertler reste actif dans les mines, selon eux. Parmi la myriade de sociétés apparues après les sanctions américaines et reliées à son réseau, Evelyne Investissement, créée en septembre 2018 – et cliente de la banque Afriland –, a signé peu après un contrat d’amodiation avec la Gécamines, l’entreprise publique congolaise. Contactée par Le Point Afrique, cette dernière n’a pas souhaité faire de commentaires.

La société civile remontée

À Kinshasa, aucune réaction officielle n’a filtré pour instant. Le président Tshisekedi – qui a rétabli en mars les relations diplomatiques entre la RD Congo et Israël –, effectuait « un « séjour privé » en Belgique, rapportait le dimanche 5 juillet la RTBF. Ce « vide » a donné plus de résonance à la parole de l’avocat Éric Moutet. Les accusations de « chantage » des ONG, ou de rapport « bidonné » se propagent bien sur les réseaux sociaux et dans les médias. Mais du côté de la société civile, c’est une autre histoire.

Des organisations congolaises étaient déjà montées au créneau sur les affaires juteuses de Dan Gertler en RD Congo. Par exemple, en décembre 2019 dans le contexte d’un prêt de 128 millions d’euros octroyé en octobre 2017 par sa société Mumi Fleurette à la Gécamines – prêt et conditions de remboursement qui font l’objet d’une enquête de la justice congolaise. La campagne « Le Congo n’est pas à vendre » appelle le garde des Sceaux à communiquer ses avancées. « D’autres enquêtes doivent être diligentées. S’il est établi que Dan Gertler a pu blanchir de l’argent, il faut que les banques impliquées soient sanctionnées, et qu’on puisse élucider la source des fonds déposés à la banque », explique au Point Afrique Ernest Mpararo, secrétaire exécutif de la Ligue congolaise de lutte contre la corruption (Licoco), membre de Transparency international. Et d’appeler les ministères des Mines, et de la Justice, à réagir.

L’« agitation gênante » d’Afriland

Pour le consultant et économiste congolais Al Kitengue, la banque visée par l’enquête, Afriland First Bank Congo, doit aussi réagir, mais autrement qu’en déposant une plainte en France contre les auteurs du rapport. Une « agitation » qu’il qualifie de « gênante » : « La banque ne contredit pas les faits reprochés, mais attaque ses détracteurs sur d’autres aspects, dans une logique de diversion. C’est une façon d’exister sur la place publique, mais une mauvaise manière de gérer la crise. » Démonter les allégations du rapport sur ses manquements en matière de réglementation bancaire, faits après faits, de façon argumentée, lui paraît être une meilleure stratégie, d’autant que « les Américains vont s’intéresser à la question au regard des sanctions et que la banque Afriland devra se défendre. »

Al Kitengue estime par ailleurs que « la Banque centrale du Congo (BCC) « devra établir la vérité, une et exclusive, de manière transparente ». A-t-elle déjà communiqué sur son intention d’élucider les failles éventuelles du devoir de vigilance vis-à-vis de la clientèle d’Afriland First Bank Congo ? « Pour l’instant, non. Mais la pression va augmenter et elle sera obligée de trancher. C’est la société civile qui la poussera (à le faire) », conclut-il. Une expertise attendue, et précieuse, vu l’onde de choc provoquée par ce rapport, de Kinshasa à Londres en passant par Paris.

Par Agnès Faivre/Lepoint

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